Qu’est-ce qu’une image photographique ?

Au sein du très vaste ensemble des œuvres et techniques qui relèvent de la représentation, la photographie a longtemps occupé une place à part qui la reléguait en dehors de l’art. D’abord parce qu’on refusait à un procédé mécanique, optique et chimique le droit de se comparer à des techniques faisant largement appel à l’habileté manuelle, au talent et à la singularité de celui qui les mettait en œuvre. La photographie ne pouvait pas être artistique parce qu’elle ne laissait aucune place à l’artiste. Ensuite parce les images photographiques étant produites grâce à un procédé mécanique, elles ne seraient que la simple trace ou l’empreinte de la réalité. Or comme il n’y aurait pas d’art là où l’artiste n’intervient pas pour rendre compte de la réalité par-delà ses apparences visibles, les images photographiques du fait même de leur exactitude, c’est-à-dire de leur excellence technique, ne pourraient en aucun cas être des œuvres d’art. Selon cette thèse, il n’y aurait pas de différence fondamentale entre la présentation et la représentation de l’objet photographié : une image photographique serait la restitution transparente de la réalité photographiée, comme si elle délivrait la chose photographiée elle-même par-delà la distance et le temps écoulé.

Seulement, cette conception des images photographiques n’est rien moins qu’une erreur commune élevée au rang de doxa par Barthes, dans La chambre claire (Paris, Cahier du cinéma/Gallimard/Seuil, 1980) et par l’emploi qui a été fait par de nombreux auteurs de la sémiologie de Pierce (Ecrits sur le signe, trad. Gérard Deledalle, Paris, Seuil, 1978 ) qui les conduit à tenir les images photographiques pour des indices, c’est-à-dire précisément pour des traces de la réalité. Rien n’est plus faux en effet et la pratique de la photographie domestique en est la meilleure preuve : les images faites sans maîtrise technique ni art, dans le but de garder des traces, de se constituer une mémoire photographique, sont le plus souvent si peu restitutives que sans le secours des souvenirs, elles ne délivreraient rien de précis. Disons cela de manière plus brutale encore : si la photographie est bien techniquement un procédé d’enregistrement, elle est limitée à l’enregistrement d’une portion du visible ou plus exactement du photosensible lors d’un bref laps de temps en fonction d’une optique sur une surface plate et cadrée. Or la réalité est loin de se réduire à cela : elle n’est ni plate, ni cadrée, ni figée, ni réduite au visible.

Seulement, si on affirme que contrairement à ce qu’on croit, la photographie ne possède pas par elle-même un pouvoir de restitution de la réalité, la question de la représentation photographique se complique en se renversant. Comment une technique qui ne possède pas par elle-même le pouvoir de restituer la réalité peut-elle être conçue comme un moyen de produire des représentations, c’est-à-dire donc de rendre compte de la réalité ? Question dont l’enjeu n’est rien d’autre que la définition de ce qui singularise la représentation photographique par rapport à toute autre forme de représentation.

Cette question revient à se demander comment et en quoi des photographies peuvent-elles être des images ? En effet, si la technique photographique ne produit pas des traces de la réalité, elle n’en produit pas davantage par son seul usage des représentations ou des images. Une photographie n’est pas en tant que telle et nécessairement une image. Une image photographique est une image ou une représentation (et non une simple photographie) lorsque au lieu de vouloir éliminer l’écart infranchissable qui existe nécessairement entre la réalité et la représentation qu’elle cherche à en donner, elle parvient à poser une indépendance à l’égard de ce dont elle est l’image, lorsqu’elle tient sans le secours de la réalité dont elle est l’image, lorsqu’elle vaut par elle-même et non pas comme trace. Cette indépendance à l’égard du réel, une image la doit à l’écriture photographique qui en a déterminé la production, c’est-à-dire aux choix techniques et esthétiques de celui qui les produit. Cette indépendance devient franche autonomie lorsque les images au lieu d’être des empreintes du monde posent un monde comme tel. Une (bonne) image ne reproduit pas le monde, mais pose un monde.

Cependant, le monde que pose une image photographique n’est pas sans rapport avec le monde visible. Elle lui doit quelque chose par cela même qu’elle est techniquement une photographie. A ce titre, le monde qu’elle pose, qu’elle produit n’est pas sans rapport avec le monde objectif qui lui préexistait. Mais encore une fois, cette relation entre monde objectif et monde photographique n’est pas une relation de reproduction, d’imitation. Elle est une relation d’interprétation, c’est-à-dire une manière de donner un sens au donné visible. L’écart qui existe toujours entre une image photographique et le fragment de réalité dont elle est l’image n’est pas simplement une perte constitutive du procédé photographique en tant que technique d’enregistrement, en tant que production de traces, cet écart est l’espace où prend place l’acte d’interprétation, un espace que cet acte produit et agrandit. C’est à ce titre que la photographie est un art d’expression : l’écart entre la chose et l’image est saturé par l’écriture photographique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :