L’épuisement d’une certaine écriture photographique

La forme d’écriture photographique dans laquelle se sont illustrés Robert Franck, Bernard Plossu, Bernard Descamps, Raymond Depardon, Lee Friedlander et plus récemment Michel Vande Eeckhoudt ou Mickael Ackerman… est arrivée à une forme d’épuisement. Cette écriture se situe entre reportage et autobiographie, privilégie le noir et blanc et se signale par des compositions qui cherchent un équilibre qui varie selon les photographes entre la rigueur formelle et le surgissement inopiné du réel. Cette photographie refuse de représenter les choses en tant que telles, refuse l’effacement du sujet photographiant, toute ascèse de la subjectivité, pour donner au contraire à voir non des choses mais l’évènement de la rencontre entre le monde et un sujet qui se promène au milieu d’une réalité qui pour être parfois lointaine n’est pas nécessairement marquante ou spectaculaire. Cette écriture est à ce titre non pas la restitution de choses vues, mais l’expression d’une vision au carrefour d’une intention et d’une rencontre inopinée qui la sert ou la déjoue, au croisement d’une volonté et d’une fragilité du sujet. Elle rend ainsi objectif – visible sous la forme d’images dotées d’une objectivité en tant que choses du monde – le rapport subjectif du photographe au monde, elle objective sa subjectivité.

En quoi peut-on dire qu’elle est arrivée à une forme d’épuisement ? Cette importance accordée au sujet dans l’image (et pas seulement à l’auteur des images) est inséparable de deux phénomènes historiques corrélatifs : la relative transparence du monde et le déjà trop vu. Le monde n’est pas à explorer, il n’existe plus de terra incognita, plus rien à conquérir ou à rapporter par l’image et en conséquence, il existe déjà des images de tout ce qu’on veut, si bien que tout a déjà été vu, ad nauseam. Dans ces conditions, s’il existe encore quelque chose à explorer, c’est moins le monde que la subjectivité à son contact ou aux prises avec lui, exploration capable de produire de nouvelles images et de nouvelles visibilités, très éloignées de toute perspective strictement documentaire. On ne photographiera donc plus les gens, les choses, les lieux pour les faire connaître, puisque c’est doublement vain, on montrera comment on les a rencontrés et surtout, comment ils nous ont affectés.

Seulement, les deux présupposés qui président à cette forme d’écriture photographique sont devenus lourdement discutables. D’une part, le monde est à nouveau opaque, si tant est qu’il ne l’a pas toujours été. Non pas que des zones de la planète soient redevenues inconnues (encore qu’il existe de plus en plus de territoires dont la cartographie et la traversée par des étrangers datent tellement qu’ils sont comme retombés dans l’inconnu pour ceux qui ne les habitent pas). Son opacité tient à ce qu’il est devenu inintelligible. Il défie les catégories avec lesquelles on l’appréhendait : nord/sud, est/ouest, gauche/droite, Etats-nations…, il est devenu menaçant et instable, il est suspendu dans l’attente étonnamment tranquille de catastrophes écologiques et énergétiques conjuguées… D’autre part, la mise en avant de la subjectivité dans les images ne va plus de soi. Qui est-on pour s’inscrire soi-même dans des images ? Au nom de quoi l’expression de la subjectivité a-t-elle un sens, un droit même ? Bien des dangers ou des travers menacent une telle entreprise : le repli solipsiste sur son monde, l’occultation du monde par son rapport singulier à lui, la mise en scène d’une consommation du monde sans égard pour lui. Une telle posture n’a donc plus pour elle la pertinence et la tranquillité qu’elles ont pu avoir. Elle est même devenue suspecte quand elle n’est pas tout simplement obscène.

Le travail de Michael Ackermann est exemplaire de cet épuisement. Lui qui a sans doute porté à son sommet cette tradition d’écriture photographique qui mêle représentation du monde et expression de la subjectivité, avec End Time City (Editions Nathan / Delpire, Paris, 1999) ouvrage immédiatement couronnés d’un grand nombre de prix, dont le prix Nadar du meilleur livre de photographie 1999 . Or, avec son travail suivant Fictions (Editions Delpire, Paris, 2001), il abolit le monde pour n’offrir plus que son regard sur lui, un regard qui ne regarde rien, un regard devenu non référentiel. On ignore à chaque image où on est, de qui il s’agit, de l’heure qu’il peut être et même à quoi on a affaire. Cette radicalisation signale d’une part l’absence de pertinence qu’a eue pour lui la reconduite de l’esprit de son premier travail et d’autre part l’impasse de cette forme d’écriture dans la mesure où cette occultation du monde a rendu Fictions très décevant, tournant à l’exercice de style et à la complaisance morbide. Et soit ironie du hasard, soit nécessité impérieuse, End Time City est entièrement consacré à la mort et aux rituels funéraires à Bénarès en Inde.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :