La transparence des images

Pour quelles raisons accorde-t-on si facilement aux images photographiques le pouvoir de restituer fidèlement / objectivement / en vérité la réalité ? 

Pas en vertu de qualités attachées à l’image photographique elle-même, mais en vertu de l’idée qu’on se fait de la technique photographique, en tant que technique de capture, d’enregistrement de la manifestation visible de la réalité. Etant une capture par un objet technique de la manifestation de l’objet qui figure dans l’image ou à l’image (ce qui suppose qu’il existe et qu’il a été rencontré), la production de l’image paraît supprimer toute intervention manipulatrice (intervention de la main en tant qu’elle falsifie, interprète, modifie) entre l’objet et sa représentation. Enregistrant la manifestation visible de l’objet, l’image photographique met en présence de cette manifestation, comme si on y était soi-même. L’image photographique est alors conçue comme transparente.

Mais alors , on néglige trois choses :

  • La possibilité d’une mise en scène ou d’une mise en condition d’être photographié de l’objet.
  • L’existence d’une palette de ressources techniques différenciées capable d’avoir des impacts tout aussi différenciés sur l’image finale. Parce que l’idée qu’on se fait de la technique photographique est très partielle, on ignore que à chaque étape de la production des images (boitier employé, film choisi, mode de prise de vue, développement, tirage et désormais aussi, scan, travail sur les fichiers et impression), il existe une variété d’options techniques qui ajoutées les unes aux autres peuvent changer du tout au tout l’image obtenue de la même chose.
  • L’intervention de l’auteur des images, qui par ses choix techniques et esthétiques peut obtenir un effet plastique déterminé par ses choix. Qui plus est et contrairement à l’idée que l’on se fait de la photographie comme pure technique impersonnelle, à bien des étapes, il est possible d’intervenir manuellement, d’une manière non mécanisable et irréductible à des normes, spécialement au moment du tirage ou du travail graphique sur les fichiers. Ce qui introduit et de manière essentielle l’auteur des images et ses options interprétatives dans un processus supposé dépourvu de subjectivité.

 

Toutefois, la croyance en la transparence des images, régulièrement mise en présence des deux premiers éléments, loin de s’en trouver ruinée, parvient à s’en accommoder, en parlant d’images truquées ou ratées. Images truquées de ceux qui pousseraient trop loin la mise en scène de l’objet photographié, comme si la technique en question imposait une éthique. Images ratées lorsque le rendu final déçoit son auteur parce qu’elle ne correspond pas à ce qu’il voulait prendre, parce qu’elle n’est pas un tenir-lieu de ses perceptions et impressions au moment de la prise de vue (et cela parce qu’il n’a pas pris la mesure de l’importance des choix techniques). Elle est ratée également lorsqu’elle est conçue comme techniquement ratée : surexposée, sous-exposée, voilée, déchirée… Mais alors, il s’agit simplement de dire que la technique a des ratés, ce qui loin de mettre à bas la croyance en la transparence des images consacre plus encore la photographie en tant que technique dans la mesure où toute technique implique des pannes.

 

La dernière des choses que la croyance en la transparence des images néglige, à savoir l’intervention de l’auteur des images, ne parvient pas davantage à la remettre en cause lorsqu’elle la rencontre, mais pour une autre raison, en tout point opposée à celle de ratage technique. Cette croyance en la transparence des images est en effet travaillée par des préoccupations qui pour avoir des conditions techniques n’en sont pas moins des exigences esthétiques. Comme de penser qu’une bonne photo doit être nette, bien cadrée, avec des couleurs saturées, une composition lisible et des contraste qui permettent l’identification des objets. Tout cela peut bien sûr être pensé en termes strictement techniques dans la mesure où la technique ne se borne pas à l’objet technique, mais comprend également l’idée d’un bon usage de cet objet. Toutefois, sous couvert de technique et de règles du bon usage de l’objet technique, ce sont bien des exigences esthétiques qui se manifestent ici, en rapport avec des normes plastiques qui pour communes qu’elles soient n’en sont pas moins culturellement déterminées. De la sorte, la croyance en la transparence des images est confortée chaque fois que l’image est conforme à ces attentes esthétiques communes, alors qu’elle pourrait, qu’elle devrait même comprendre cette esthétisation de l’image comme la preuve qu’aucune image n’est transparente.

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3 Réponses to “La transparence des images”

  1. Elaine ? Says:

    Il est vraiment bien cet article, et j’aime beaucoup la perspective que tu ouvres à la fin sur la réification d’exigences esthétiques inconscientes (et donc morales, car le béotien n’a pas de sens du tragique et soutient que le beau est le bon) dans un discours apparemment simplement technique. Tout ça me fait penser aux leçons et conversations de Wittgenstein : on peut dire « Oui, je ne joue pas bien, et alors ? » mais pas « oui, je fais le mal, et alors ». Sauf que lui l’interpète dans l’autre sens : il dit que la rationalité technique n’implique qu’un accord avec une fin choisie, alors que le jugement moral implique une absoluité : si c’est le bien, il faut le faire, impératif catégorique (raison pour laquelle la morale n’a pas de sens pour lui : les phrases prescriptives ne peuvent en réalité pas être traduites en descriptives, contrairement aux phrases de l’impératif technique : « si tu veux gagner, il faut bien jouer »).
    Autrement dit, le béotien (en photo) utilise la traductibilité prescription/description de l’impératif technique pour passer de la description à la prescription (c’est comme ça que ça marche, que ça doit marcher, c’est fait pour ça, etc.); il dit donc : l’impératif technique est absolu. Et ce qui est fou, c’est qu’il sait que c’est un produit humain (je veux dire : il ne peut pas se dire : dieu me parle à travers cet appareil-photo, donc je dois lui obéir), et que le mec qui l’a créé avait en vue un truc contingent (et sans doute juste gagner du blé).

    Conclusion : demander, en ce sens, la transparence des images implique quelque chose qui peut se décrire en termes kantiens comme un double paralogisme. D’abord prendre l’idéal régulateur de l’usage de l’appareil photo (car c’est de ça qu’il s’agit, tout de même, non ?) pour un fait technique (« c’est comme ça que ça marche »), et ensuite faire de l’impératif technique (qui n’est que la traduction dans le jeu de langage prescriptif (« il faut que ça marche comme ça si tu veux que tes photos soient bonnes ») de cette pseudo-description (« ça marche comme ça »)), d’en faire, dis-je, un absolu, qui lui est par nature intraduisible en descriptif. Comme quoi, il est pt’et béotien en photo, mais c’est un putain de métaphysicien (comme tous ceux qui ne font pas de philo, du reste).

  2. Elaine ? Says:

    Je t’ai écrit un commentaire mais ça marche pas ?

    Je disais : il y a un double paralogisme dans la croyance en la transparence des images (je dis ça pour illustrer simplement ce que tu dis à la fin qui me semble capital) :
    – le fait de prendre un idéal régulateur de l’usage de l’appareil photo pour un fait technique (« c’est comme ça que ça marche »)
    – le fait de transformer cette pseudo-description en prescription (en vertu de la traductibilité des impératifs techniques, énoncée par Wittgenstein dans les leçons et conversations) : « il faut faire marcher l’appareil comme ça si tu veux de bonnes photos », et de faire comme si cette prescription n’était pas un impératif technique mais catégorique « il faut faire marcher l’appareil comme ça ».

    Après quoi j’aurais pu critiquer le fait que tu aies mis un point à ton titre, ou la couleur de ton nouveau format de blog. Je me contente de dire bisou.

  3. P Says:

    C’est bien, comme ça. La photo est bien et le vert te sied à ravir. Dommage que tu aimes tant les points !

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