« Sans la référence aux faits historiques…

« Sans la référence aux faits historiques… une image n’est que l’image de ce dont elle paraît être l’image. »

Szarkowski, Looking at photographs, New-York, 1973.

L’image photographique ne renvoie pas à la réalité en tant que telle, elle contient en elle-même la réalité qu’elle figure. La chose dont elle est l’image ne se distingue donc pas de l’image qu’elle en donne. Autrement dit, l’image photographique représente quelque chose dont l’existence n’est attestée que par elle et qui n’existe qu’en elle. Elle ne renvoie ainsi qu’à elle-même, mais en tant qu’image, c’est-à-dire en tant que signe qui comprend en elle un signifiant (sa dimension matérielle) et un signifié (ce qu’elle donne à voir). Mais à la différence du signe linguistique, l’image photographique est sans référent. En cela, elle a un sens comme peut en avoir une phrase qui peut se comprendre encore qu’elle ne renvoie peut-être à rien, une phrase qui suggère par son sens une réalité qui pourrait lui correspondre, que celle-ci existe par ailleurs ou pas.

Ceci dit, une image photographique peut ne pas se réduire à cette dimension non référentielle, d’une part parce qu’elle peut être accompagnée d’une légende ou d’un discours qui situe son objet dans le monde et la trame des évènements et d’autre part parce que le spectateur interprète, sollicite l’image pour la faire parler du monde, à quoi l’image se prête plus ou moins selon les cas. Mais cela renvoie à ce qu’on ajoute à l’image, non à ce qui s’y trouve, sans qu’elle l’interdise formellement et même parfois en invitant à le faire.

C’est bien pourquoi, une image n’a que le pouvoir d’évocation, de mise en présence, de restitution qu’on lui prête, et ce en fonction d’attentes, de connaissances et de sentiments. En tant que telle, une image est froide, distanciée, légère relativement à la réalité extérieure. Ce qui ne l’empêche pas d’être parfois lourde de sens. 

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4 Réponses to “« Sans la référence aux faits historiques…”

  1. PV Says:

    En somme, si j’ai bien compris, tu dis que l’image a la même structure que le roman, durée mise à part, à savoir qu’elle est avant tout fiction, et peut-être de la même manière qu’on a besoin de réalité comme input pour un roman (tel personnage a les cheveux de ma mère et le caractère de mon cousin, il est placé dans une situation que je décris grâce au témoignage d’une élève de mon oncle avait vécu la même, et pour le reste, j’ai fait une enquête…) on a besoin de la réalité seulement comme input. Si c’est bien cela, si la photo créé de la fiction, plusieurs questions se posent :
    – Quelles sont les dimensions de ce pseudo-monde ? Y a-t-il du temps, de l’espace ? Quel rapport entretient-il, ou construit-il, ou veut-il construire, avec le réel ?
    – Peut-on décrire l’ontologie de ce pseudo-monde, ou des tpes d’ontologie possible, comme on dit par exemple que dans un roman ce qu’il y a ce sont des personnages et leurs états psychiques, et dans une épopée des héros et leurs exploits ?
    – Pourquoi faudrait-il tenir le principe de la série, comme tu sembles le faire encore, si un monde est chaque fois dans une seule image ?
    – J’ai une autre remarque, mais elle est très longue et trop confuse pour l’instant, à propos de ton analogie image/phrase. Je te la mets plus tard.

  2. PV Says:

    Voici la suite :

    Tu dis que l’image est comme une phrase, et qu’en ce sens elle a du sens. Peut-être veux-tu même répondre par là à ma question sur la série. Or : les phrases s’enchaînent parce qu’un même devenir les traverse. Ce devenir, c’est le sens. C’est-à-dire qu’une phrase n’a de sens que si, justement, tu fais une photographie sur elle, et que tu chopes le moment où le sens la traverse. Comme le mot n’a pas de SIGNIFICATION (désolé, pas d’itaiques…) indépendamment d’une phrase, la phrase n’a pas de SENS indépendamment d’une phrase de phrases, que l’on peut appeler, disons, un discours. Or, ce n’est pas le sens comme devenir qui rend compte de la nécessité d’une série.
    De plus, je ne suis pas sûr que la métaphore soit bien choisie, dans ce sens : on peut dire, à la façon du TRACTATUS, que la phrase est comme une image, mais le contraire me semble faux – problème d’inclusion. Pour la raison, d’abord, qu’une phrase est beaucoup plus déterminée qu’une image : il y a nécessairement une grammaire et un vocabulaire, plus un style. Et le sens est le résultat de ces trois choses, porté par des règles fortes, qui déterminent par exemple la possibilité de faire une PARAPHRASE pour rendre compte de ce sens. Or, il n’y a ni grammaire ni vocabulaire de l’image, et pas non plus, je crois, de para-image. Si bien que la question du sens de l’image, qui ne serait pas porté par une grammaire et un vocabulaire, qui ne serait pas paraphrasable, et qui ne serait pas un devenir, me semble assez mystérieux. Je me demande même si l’on peut parler de sens. N’y a-t-il pas là simplement que FIGURE ?

  3. JFD Says:

    Oui, on peut dire que les images photographiques sont des fictions ou ce qui revient au même, posent un monde, qui comme dans la fiction entretient avec « notre » monde des rapports où jouent la coïncidence et l’écart.

    Mais il m’arrive de penser que les chose vont autrement : que « notre » monde, celui au sein duquel on vit, en tant qu’il est doté d’un ordre, qu’il est Cosmos, n’est rien d’autre que la domestication (l’inscription dans l’espace d’un chez soi) d’un quelque chose = X, précisément par les récits et les images.

    Oui, on peut penser un ontologie des fictions-mondes figurés par les images photographiques. Quant à en faire une typologie, on peut dire grossièrement pour commencer que chaque grand genre photographique (documentaire, journalistique, scientifique, artistique) est porteur d’une ontologie, avec pour le dernier genre, une luxuriance sans doute irréductible à une typologie même ouverte.
    La photographie documentaire tend à réduire le monde, à poser le réel sous la forme de types (inventorier, c’est typologiser), le photo-journalisme tend quant à lui à produire un monde faits d’évènements, conçus comme l’éclat (l’éclatement) visible d’un processus sourd et tout d’abord invisible.

    La suite plus tard…

  4. PV Says:

    « Mais il m’arrive de penser que les chose vont autrement : que “notre” monde, celui au sein duquel on vit, en tant qu’il est doté d’un ordre, qu’il est Cosmos, n’est rien d’autre que la domestication (l’inscription dans l’espace d’un chez soi) d’un quelque chose = X, précisément par les récits et les images. »

    Je suis bien d’accord. Ce X, c’est ce que j’appelle le réel, par opposition à la réalité, qui serait le réel passé dans le tamis des catégories. L’eau qui coule est le réel, le bac à glaçons nos catégories. Les glaçons la réalité. Mais le problème, c’est que dit à ta manière, avec ton pur X, je vois mal comment les récits et les images pourraient avoir une prise sur lui, s’il est un X. Ne faut-il pas dire que les récits construisent et déconstruisent une réalité construite par d’autres récits, c’est-à-dire font bouger les lignes du monde, mais sans avoir aucun rapport à un X (sans le domestiquer, donc) ?

     » le photo-journalisme tend quant à lui à produire un monde faits d’évènements, conçus comme l’éclat (l’éclatement) visible d’un processus sourd et tout d’abord invisible » ; oui – mais ce sont des évènements non pas du monde posé par l’image, mais du monde réel. Le photo-journalisme est un reportage (au sens propre : il nous reporte, il est référentiel ou prétend l’être, comme le journaliste qui, s’il a beau construire son fait, n’en pense pas moins que le monde dont parle son fait n’est pas la fiction de son pur texte, mais le monde réel).

    Si tu prends le critère de Genette, il y a fiction quand narrateur n’est pas l’auteur. transposé à la photo, ça donne quoi ? Y a-t-il un narrateur ? Ou un oeil immanent à l’image ? Cette instance d’oeil immanent, qui organise la photo, qui donne du sens (est-ce du sens ?), de l’intelligibilité, est-il l’oeil de l’auteur ? Mais comment pourrait-il l’être ? La fiction n’est-elle pas, à ce compte la condition de toute oeuvre d’art (même documentaire), en tant que cette narrativité disjointe de l’autorité est un autre nom de… la finalité (apparente dans le texte, dans l’image, et qui leur est immanente) sans fin (l’intention de l’auteur, en tant qu’elle est non seulement inessentielle mais dissoute, disparue) ?

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