La photographie plasticienne

La notion de photographie plasticienne, si elle est consacrée par l’usage, n’est pas des plus claires dans la mesure où elle recouvre tout un ensemble de pratiques et d’œuvres dont le point commun, outre l’emploi de la technique photographique, est seulement d’abord d’être apparues dans les années 70/80. Or pour être contemporaines les unes des autres, ces œuvres n’ont sont pas moins diverses et hétérogènes. Dans ces conditions, il apparaît d’un grand secours de reprendre la distinction faite par André Rouillé, dans La photographie entre document et art contemporain (Paris, Gallimard, 2005) entre l’art des photographes et la photographie des artistes. En effet, parmi les œuvres photographiques contemporaines, il convient de faire la différence entre les œuvres qui appartiennent en propre au champ de la photographie et les œuvres qui, elles, relèvent du domaine de l’art contemporain. La ligne de démarcation entre ces deux champs concerne précisément la question de la représentation : le propre des photographes est d’être exclusivement préoccupés par la représentation, à la différence des artistes photographes qui eux se servent des images comme d’un moyen d’exprimer des idées ou des préoccupations qui n’ont pas pour objet propre ou immédiat de représenter photographiquement la réalité. Les artistes qui se servent d’images photographiques le font en effet à partir d’une histoire et de questionnements qui sont ceux de l’art contemporain, d’un art dont la crise est devenue l’élément. Le recours à la photographie étant une des issues possibles, en ce qu’elle permet de redonner une objectivité à la production artistique (à la différence des démarches qui visent à produire non des objets ou des œuvres, mais des effets, des expériences par des moyens aussi contingents qu’inessentiels par eux-mêmes ou des démarches artistiques purement procédurales ou encore strictement conceptuelles), de réintégrer les productions des artistes dans les galeries et les musées du fait même de l’objectivité des images, de repositionner l’artiste comme un créateur doté d’un savoir-faire et enfin de redonner au public le statut de spectateur externe à l’œuvre. Sous couvert d’une rupture technique avec les pratiques antérieures, volontiers présentée comme révolutionnaire en cela qu’elle donnerait une valeur artistique à une technique qui en serait structurellement dépourvue, la photographie des artistes restaure en réalité les attributs traditionnellement attachés à l’art, ceux-là même qui avaient été malmené par la postmodernité. Avec elle, c’est le tableau, le musée, l’artiste auteur, le public regardeur qui font leur retour dans l’art. La photographie des artistes est à proprement parler réactionnaire dans son principe, même s’il le l’est pas dans ses contenus.

Cette distinction entre la photographie des artistes et l’art des photographes a le mérite de la clarté, mais l’inconvénient de ne pas toujours correspondre aux dénominations ou réputations des œuvres et des auteurs. Cette distinction conceptuelle ne recouvre pas les distinctions de statut socialement ou institutionnellement accordé aux œuvres. Lorsque par exemple on associe à la photographie plasticienne ou contemporaine des auteurs comme Bernard Plossu ou Nan Goldin, mais aussi tout ou partie des travaux de Andréas Gursky, de Valérie Jouve, de Valérie Belin pour n’en citer que quelques uns, il apparaît que cela ne correspond pas du tout à la définition qui en est donnée puisque tous sont préoccupés, essentiellement ou pour certaines séries seulement, par la représentation de la réalité et non par l’expression de concepts. Ces auteurs n’actualisent pas des idées, ils produisent de nouvelles visibilités. Cette tension entre les définitions et les réputations ne condamnent cependant pas la distinction conceptuelle qui n’en reste pas moins opératoire et précieuse. Elle permet en effet de faire le partage entre les œuvres pour lesquelles la représentation photographique est toute entière au service de l’expression d’une idée ou d’une interrogation, pour lesquelles donc la représentation photographique est instrumentale et en tant que telle secondaire, des œuvres pour lesquelles l’expression est indissociable de la représentation photographique.

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6 Réponses to “La photographie plasticienne”

  1. PV Says:

    Quid de la perspective ?

  2. JFD Says:

    Je n’ai pas compris. Peux-tu être moins vain et plus clair, Pierre ?

  3. PV Says:

    Je n’ai rien à dire de particulier ; c’est juste une intuition. Si ton problème est l’espèce de dialectique entre représentation et image dont photographie plasticienne et photographie d’art sont deux moments (peut-être dans une logique d’entendement et destinés à passer l’un dans l’autre ?), n’y a-t-il pas un statut particulier à la perspective, dans la mesure où c’est un opérateur assez puissant de représentation (ou d’illusion représentative) ? La réalité a trois dimensions, l’image en a deux. La perspective donne à un truc en 2 dimensions de faire comme s’il était en 3. Ne faut-il pas la thématiser à ce titre, la problématiser au moins ?

  4. PV Says:

    Je veux dire : dans la mesure où certaines photos ne peuvent pas avoir de sens si l’on ne prend pas en compte qu’elles sont travaillées par une perspective, peut-on vraiment, pour ces photos au moins, leur dénier le statut de représentation ? Ne vas-tu pas trop loin, en déniant aux images le pouvoir de nous représenter la réalité, si elle contiennent une perspective ? N’y a-t-il pas une différence, essentielle, entre la représentation et la transparence, qui justifie que la photographie soit avant tout représentation (et non présentation), même si elle n’est pas transparence ? Ou faut-il dire que chaque image « invente »la (sa ?) perspective ?

  5. cbroise Says:

    Certes les créations mettent toujours à mal toutes mises en théories, mais cet article permet cette distinction fondamentale qui permet de bien mieux lire et comprendre les productions actuelles. La clarté de cet exposé est un bonheur.

  6. Béotien Says:

    « le propre des photographes est d’être exclusivement préoccupés par la représentation, à la différence des artistes photographes qui eux se servent des images comme d’un moyen d’exprimer des idées ou des préoccupations qui n’ont pas pour objet propre ou immédiat de représenter photographiquement la réalité. »

    Voilà qui pourrait servir à un manifeste « pour une photographie sale »!!
    Aucune photographie ne « représente » pour moi autre chose que le point de vue de son auteur, que ce soit un selfie de touriste devant la tour Eiffel, une photo de reportage de guerre, une photo utilisée par Andy Warhol, une photo « abstraite » etc…

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