Si la photographie reproduit, que reproduit-elle ?

 

On dit de la photographie qu’elle est une technique de reproduction ou de restitution parce qu’elle est une technique d’enregistrement. Seulement que veut-on dire par là ? A la réflexion, il semble qu’on confonde deux reproductions ou deux restitutions : celle de la réalité en tant qu’elle émet ou réfléchit la lumière et celle la perception humaine. Or, si la photographie produit bien techniquement parlant des enregistrements, ce qu’elle capte et restitue, c’est de la lumière, pas nos perceptions.

Certes, le dispositif optique et chimique ou numérique vise à produire des images qui sont au plus près de la perception humaine, mais il n’en reste pas moins que ce dispositif n’est rien d’autre qu’une technique d’enregistrement du visible et non une technique de duplication de la perception. La photographie produit des images et non des images d’images perceptives. Le phénomène perceptif est infiniment plus complexe et riche que la capture de la lumière par un appareil photo.
En effet, que les images photographiques et la perception humaine aient en commun la spatialité, la perspective, la saisie en gros de la même gamme du spectre lumineux… tout cela ne fait pas de la photographie un substitut de la perception. Un appareil photo n’est pas un œil et encore moins un œil greffé sur une personne dans toutes ses dimensions : photosensibles, affectives et cognitives.

Or, d’ordinaire, non seulement on ne fait pas la distinction entre enregistrer de la lumière et reproduire une perception, mais on prend la première pour la seconde. Et c’est de là que naissent bien des erreurs, tout spécialement celle qui fait de la photographie un dispositif de restitution transparent de la réalité elle-même confondue avec la perception qu’on en a.

La confusion s’explique par l’usage qu’on entend faire le plus souvent d’un appareil photographique : non pas enregistrer les émanations lumineuses de ce qui se trouve à notre portée au moyen d’une technique qui a ses contraintes et son pouvoir propres, mais produire un double stable d’une perception, voire d’une émotion (afin d’en garder la trace, de constituer une mémoire objective le plus souvent. Ce qui est l’enjeu des photo-souvenirs). Dès lors on comprend la source de la méprise, mais on comprend aussi la cause de bien des déceptions : les images photographiques ne correspondent pas toujours et même au fond jamais à ce qu’on a vu, tel qu’on l’a vu et tel qu’on voulait le conserver. C’est que la technique d’enregistrement photographique obéit à ses propres déterminations : cadrage, mesure, mise au point, profondeur de champ, granulation, température de couleur… qui en maints occasions n’ont pas beaucoup de rapport avec ce qu’on voit. On voit plus, moins, autre chose et surtout autrement que ce que l’appareil enregistre.
Et cette déception ne s’explique pas simplement, comme on pourrait le croire, par un défaut de maîtrise de la technique photographique. Celui qui la maîtrise, c’est-à-dire qui sait ce qu’enregistre au juste son appareil photo et comment il l’enregistre, et même s’il est tenté de le croire, ne va pas restituer dans l’image ce qu’il a d’abord vu, il va rendre présent à l’image ce qu’il veut montrer, sans l’avoir vu tel qu’il le montre. Lorsque la technique est maîtrisée, on produit non pas une réplique de ce qu’on perçoit, mais une vue ou une vision dans laquelle on fait voir ce qu’on veut montrer au sein de ce qu’on a vu, sans jamais l’avoir vu comme tel. C’est bien pourquoi, pour un photographe, les images qu’il produit comportent presque toujours une double surprise : une bonne surprise en cela qu’elles sont différentes de ce qu’il a simplement vu, mais aussi très souvent une mauvaise surprise lorsqu’elles ne correspondent pas à ce qu’il voulait montrer.

Le fait que les images photographiques sont des images des objets et non pas les répliques des perceptions des objets, qu’elles soient donc des images originaires et non pas des images dérivées d’une vision antérieure, comme le sont les images du souvenir, tout cela signifie qu’il existe un écart irréductible entre les perceptions et les images, écart qui fonde une autonomie radicale des images à l’égard de la perception.

Ce qui veut dire que ce qui est généralement considéré comme les limites ou les défauts de la technique photographique, précisément lorsqu’on la charge de reproduire une perception, constitue un ensemble de ressources, propres à la photographie, qui peut en faire un art.

Un seul exemple. Course de voitures, Papa à 80 km/h, de Jacques-Henry Lartigue, qui date de 1913. Lartigue connaît l’effet de l’obturateur à rideaux horizontaux de son appareil photo lorsqu’il prend cette photo. Et c’est grâce à cet effet qu’il obtient la déformation expressive de la roue, conformément à son intention, ainsi que les croquis qu’il faisait après ses prises de vue en témoignent.

Course de voitures, Papa à 80 km/h, 1913

Course de voitures, Papa à 80 km/h, 1913

Publicités

Étiquettes : , , , ,

2 Réponses to “Si la photographie reproduit, que reproduit-elle ?”

  1. PV Says:

    Salut,

    je crois que cette idée, selon laquelle en gros le cadrage, la perspective et la profondeur de champ, empêchent de faire de l’art photographique une reproduction de nos perceptions, s’applique aussi pour répondre à ceux qui voient dans le langage courant, prosaïque, l’outil d’une description ou d’un reportage au monde (quoique ces deux concepts, description et reportage, indiquent moins la même fonction que deux moments d’une même fonction, disons référentielle : décrire pour faire voir). Cadrage, perspective et profondeur de champ sont aussi les catégories (plus que les dimensions) de la phrase de prose, en tant qu’une intention préside à sa réalisation (c’est souvent le cas, car autant on peut (à peine, certes) imaginer qu’une photo se prenne toute seule, comme un miroir qui refléterait on ne sait quoi, dans une pièce vide, autant c’est assez difficile d’imaginer une phrase qui s’écrive toute seule – pourtant dans les deux cas on oublie qu’une intention a réglé la prise de vue (ce qui ne veut pas dire que la photographie ou la phrase expriment un point de vue (celui de l’auteur, par exemple (ou disons qu’elles le font dans le pire de cas)) mais qu’elles expriment une nouvelle manière de tisser ensemble les plans, c’est-à-dire d’ouvrir ce que tu appelais je ne sais plus où une visibilité (je ne sais plus combien j’ai ouvert de parenthèses ; disons cinq))))), et j’essaie de le dire, moi aussi et comme je peux, imparfaitement et avec des images, là où tu sais : http://teralecte.wordpress.com/

  2. PV Says:

    on ne peut pas dire qu’elle est l’essence d’une technique, ou, pour le dire autrement, on ne peut pas dire quelle est sa « fonction naturelle » (il faudrait clarifier ce que nous entendons par essence, sinon cette fonction naturelle, c’est-à-dire en quelque sorte le principe caché qui permet d’expliquer les manifestations ou phénomènes), il n’y a pas de fonction naturelle et il n’y a pas d’essence. Il y a une technique (l’appareil photographique, le langage si l’on veut, etc., ou peut-être plutôt la phrase), et cette technique peut-être utilisée à différentes fins. Il faudrait peut-être dire : il y a un dispositif technique, et ce dispositif peut être utilisé de différentes manières. La photographie argentique est un dispositif qui convertit des ondes lumineuses en traces, la phrase est un dispositif qui assemble des mots. Il faut distinguer le dispositif technique et la grammaire, qui est un ensemble de règles qui permet d’utiliser en un sens, selon une certaine fin, un dispositif technique. (La grammaire n’est pas un dispositif technique, la grammaire est un ensemble de conventions qui relie à des fins précises l’utilisation du dispositif).

    Si bien qu’une analyse matérialiste, à la Marx, qui prétend que les essences réelles (et non seulement des idéaux-types construits par un observateur) peuvent naître des rapports matériels, est encore trop métaphysique. Les rapports matériels d’une société ne font rien naître en soi, et surtout pas des classes dont l’essence est définissable. Ces rapports ont des grammaires complexes, peuvent être interprétées de manières différentes par les acteurs. Autrement dit, rien de ce qui est de l’ordre du sens (et l’essence l’est au plus au point) ne peut être considéré comme existant en soi (ni flottant dans l’air, ni comme des étincelles, créé par la matière) : ce qui est de l’ordre du sens est toujours le lieu d’une grammaire, et donc d’une convention entre les hommes. Par convention, certaines phrases nous décrivent le réel (même si elles ne semblent pas le faire en soi, comme les messages de la radio pendant la guerre : « les girafes ne portent pas de faux-col » (cf. http://www.inventaire-invention.com/librairie/page_resistance.htm), par exemple, annonce l’imminence d’une bataille, et il serait hallucinant de dire que ce n’est pas le cas au nom d’un essentialisme du langage au nom : « en soi » ne veut rien dire).

    Si bien que, par des dispositifs techniques (mais Descartes dirait aussi par nos sens, qui ne sont que les instruments que l’entendement utilise selon la grammaire du connaître), nous ne pouvons avoir un accès au réel que conventionnel, ce qui renvoie dos à dos la thèse de sens commun (la photographie ressemble) et la thèse maximaliste (l’essence de la photo est d’être image non référentielle). Il n’y a pas d’essence de la photo. Il y a des choses que l’on appelle ou bien des photos, ou bien des images, selon notre fin. Et selon cette même fin, elles sont ratées ou réussies.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :