Les problèmes que pose la photo numérique.

Outre son aspect froid, par opposition à la chaleur du grain, le problème que pose le numérique tient au post-traitement des images. Un grand nombre d’entre elles sont tellement travaillées, que même sans truquage, elles ne font plus photographiques, mais ressemblent davantage à de l’infographie ou à de la (mauvaise) peinture : elles se ferment sur elles-mêmes, deviennent autistes, ne renvoient plus qu’à elles-mêmes.

Si c’est un problème, cela ne tient pas tant à cela qu’elles ne seraient pas réussies dans leur genre, mais à cela qu’elles quittent le registre sémiotique de la photographie en se coupant de l’indicialité, (ou en disposant d’elle d’une manière telle qu’elle en devient marginale), qui avec l’iconicité est le propre de la photographie. L’effet de réel est perdu, en partie parce que ces images ne sont plus formellement analogiques à la perception et en partie parce que ce qu’elles donnent à voir ne partage rien avec la somme des images (mentales) qu’on a du monde. Le contact avec le réel tel qu’il est perçu est perdu. Or, ce qui fait la photographie, c’est qu’elle est tributaire du réel, du visible au lieu d’en disposer. Avec le numérique et surtout le post-traitement des fichiers, la matière de l’image photographique (outre celle du support) est perdue. La forme se donne une matière au lieu d’informer et d’être déformée par la matière qu’est le visible. C’est la rencontre entre le visible et un imaginaire formel qui est ici déjouée, au profit de cet imaginaire formel, qui de simplement formel tend à devenir total.

Et ce problème se double d’un autre, un problème purement théorique, lorsqu’on soutient que les images photographiques posent un monde. Car, en réalité, les images numériques posent bien davantage encore un monde en cela qu’elles se rendent maîtresse de l’indicialité au lieu de proposer un travail qui ne concernerait que l’iconicité. Or, c’est justement en cela qu’elles ne sont plus des images proprement photographiques. Il y a contradiction donc. Ou bien, les images numériques sont plus photographiques encore que les images argentiques par leur aptitude à produire un monde, ou bien la photographie, contrairement à ce que j’ai pu en dire, ne pose pas de monde. C’est cette dernière hypothèse qui me paraît la plus valable. Ce qu’il faut soutenir, c’est que la photographie ne pose pas un monde, mais propose une vision ou des vues sur le monde, voire une visibilisation et une visibilité. Et que le numérique, en disposant du monde (comme la musique électronique dispose du son en se passant des instruments) par la maîtrise de l’indicialité est quant à elle en mesure de proposer un monde à part du monde, du moins du monde vécu.
Ou alors, il faut distinguer deux sens au mot monde : le monde comme un monde personnel ou culturellement déterminé, c’est-à-dire un univers doté d’une épaisseur et/ou d’une profondeur (ce qu’on appelle aussi l’univers d’un artiste ou une conception du monde ici rendue sous la forme d’images) et le monde comme fiction, sans épaisseur ni profondeur.

Publicités

Une Réponse to “Les problèmes que pose la photo numérique.”

  1. PV Says:

    Article capital, évidemment, et cette distinction finale cruciale. A mon avis, il faudrait (et ça rejoint je crois un des vieux commentaires que je t’avais laissé) questionner cette ontologie du « monde » posé par (ou « de ») l’image. Tu utilises ici un concept un concept de monde que l’on attribue souvent à l’antiquité, soit une totalité close de significations qui font système. Mais je crois qu’il y a quelque chose que l’on oublie lorsque l’on dit cela (qui est en fait peut-être plus hégélien qu’antique) : c’est le rôle de la contingence. Dans le monde, il n’y a pas que la sphère des fixes, il y a aussi le réel contingent, pas que le monde intelligible, mais aussi le chaos sensible. Autrement dit, on peut peut-être amender ta proposition finale en disant que la photographie argentique est plus un monde, justement parce qu’elle est en plein dans cette dialectique entre le sensible et l’intelligible, le signifiant et l’insignifiant, le signe et l’accident (l’indice et l’icône), et que c’est cette dialectique qui fait le monde.

    La photographie numérique, comme tu le dis, est autiste : est un monde sans nature. Cela ne fait pas un monde : cela fait une logique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :