Pour en finir avec la sémiologie (2)

Commençons par la notion d’indice. La sémiotique considère que les images photographiques sont d’abord des indices au sens de Peirce, à savoir des signes qui renvoient à ce dont ils sont le signe en tant que trace ou empreinte. C’est ainsi que des traces de pas ou de la fumée sont des indices. C’est ainsi que des images photographiques seraient des indices, par cela qu’elles sont produites par le relevé des empreintes lumineuses d’une portion de la réalité.

Or tout bien considéré, il est tout à fait faux de prétendre qu’une image photographique est un indice, du moins qu’elle le serait constitutivement. En effet, les images sont bien du point de vue poïétique, c’est-à-dire de leur production, des relevés d’empreintes lumineuses, mais cela n’implique nullement qu’elles sont des indices du point de vue sémiotique, c’est-à-dire au fond puisqu’il s’agit d’indices, du point de vue de la réception des images. Il y a ici une articulation abusive entre les conditions techniques de la production des images et leur statut sémiotique. Une image n’est pas nécessairement un indice sous prétexte qu’elle est une trace. Pourquoi ? Parce que la fonction de renvoi à l’imprégnant que remplit l’indice peut ne pas jouer du tout, être totalement suspendue. Par exemple lorsqu’on se moque d’identifier les personnes, les êtres ou les coordonnées spatio-temporelles de ce qui apparaît dans l‘image, c’est-à-dire en clair lorsque l’existence même de l’imprégnant est indifférente. Or, c’est ce qui se produit (presque) toujours avec les images artistiques. Lorsque vous considérez un nu de Weston par exemple, ce qu’il peut vous apprendre sur la morphologie du modèle importe nettement moins que la manière avec laquelle Weston a disposé de cette morphologie pour produire une image qui vaut indépendamment de toute référentialité, c’est-à-dire de tout renvoi informationnel. Car, là est l’image, dans la manière de montrer ce corps, et non dans le renvoi à ce corps tel qu’il existe(rait) en lui-même.

 Dire que les images photographiques sont des indices, c’est déduire sans nécessité le statut sémiotique des images d’une conception étroitement mécanique de la poïétique des images, au mépris à la fois d’une poïétique artistique et d’une esthétique.  Il faut donc bien en finir avec la sémiotique.

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7 Réponses to “Pour en finir avec la sémiologie (2)”

  1. JFD Says:

    Cet article comporte des inexactitudes et des faiblesses. Dire que les images photographiques sont des relevés d’empreintes ou de traces lumineuses, cela n’a aucun sens. Cela voudrait dire en effet que le monde visible produit des traces ou des empreintes et que l’appareil photo aurait pour fonction de les capturer, comme on fait un relevé des empreintes digitales déposées sur des objets. Autant dire qu’une photo serait la réplique d’une trace, comme le relevé d’empreintes digitales sur un objet est la réplique d’une trace de doigt. Ce qui n’a aucun sens.

    Par ailleurs, la distinction entre la dimension poïétique et la dimension esthétique ou de la réception n’est pas assez clairement rendue. Ce qu’il faut dire, c’est qu’entre la prise de vue et la présentation des images, le passage n’a rien d’immédiat et de mécanique. L’acte de la prise de vue est un acte de capture de la lumière réfléchie ou directe qui provient du monde extérieur. Une image est une vue en laquelle le rapport avec les circonstances de la prise de vue, le rapport avec ce qui figure à l’image n’est pas rendu par l’image. Dans l’image, le lien avec le visible photographié est absent.

  2. PV Says:

    Tu écris : « En effet, les images sont bien du point de vue poïétique, c’est-à-dire de leur production, des relevés d’empreintes lumineuses, mais cela n’implique nullement qu’elles sont des indices du point de vue sémiotique, c’est-à-dire au fond puisqu’il s’agit d’indices, du point de vue de la réception des images. Il y a ici une articulation abusive entre les conditions techniques de la production des images et leur statut sémiotique. »

    C’est lumineux (sans mauvais jeu de mots) et j’ai l’impression, d’un coup, de comprendre quelque chose que je n’avais pas compris. mais immédiatement je me demande : est-ce différent d’une trace de pas ? En droit, non, et il faudrait distinguer également la production de l’empreinte sur la neige de sa réception (par le trappeur) comme indice. Et réciproquement, si l’on creuse jusqu’au bout cet écart entre production de traces et réception d’indices (si l’on fait de l’indicilialité une fonction purement réceptive), pourquoi ne pourrait-on pas imaginer que madame Michu puisse prendre une peinture comme un indice ? Ce serait une manière (en disant que l’on peut recevoir comme indice ce qui ne l’est pas forcément, et ne pas recevoir comme indice ce qui peut l’être) de rendre tout à fait indépendantes la production et la réception !

    Immédiatement, cela risque malgré tout de poser des problèmes : car cela nous enjoint d’abandonner toute réflexion sur la singularité du dispositif photographique dans l’économie des icônes, et donc de se priver d’une théorie matérialiste de la production de formes (ce qui est, me semble-t-il, dommage). Et si l’on abandonne cette question de poéïtique matérialiste, pourquoi une théorie des images spécifiquement photographique (et pas des images en général) ? A moins, comme tu sembles vouloir le faire, de trouver ce tiers-lieu indépendant de l’opposition métaphysique entre icônes et images, tiers-lieu de l’image photographique se faisant dans l’entrelacement de ces quatre dimensions articulées ensemble que sont le réel, le dispositif photographique, « l’imaginaire formel » du photographe, comme tu dis, et la réception du spectateur – quatre dimensions, et non plus deux régimes de signes.

    Mais la question devient redoutable, de trouver, modulé dans ces quatre dimensions, une définition de ce que tu appelles la vue, sans en rester à une pétition de principes – car pourquoi ces dimensions devraient-elles s’articuler ? Mais dès lors que tu essaierais, ne serais-tu pas, comme le bon vieux Kant, en train de développer une théorie transcendantale de la photographie, pour fonder ce fait, qu’il y a des photos qui sont des images ?

  3. PV Says:

    Comme d’habitude, tu comprends tellement bien ce que je veux dire, que tu détectes les problèmes que mes propos soulèvent, m’arrachant du clavier le soin pénible de les formuler.
    En effet, toute la question est maintenant de penser la relation à la réalité qu’impose d’une part la prise de vue comme capture d’une émanation lumineuse et le refus d’autre part de voir dans les images photographiques des indices qui pointeraient vers un imprégnant. Rien ne paraît plus voué à l’échec qu’une telle entreprise puisque si la photo est bien cette capture, comment penser son statut sémiotique autrement que comme signe ? Mais force est de constater qu’on ne regarde pas toutes les images comme des signes nous renvoyant à une réalité externe (le trop fameux « Ca a été » de R. Barthes) puisqu’on peut prendre plaisir à l’image dans l’indifférence à l’objet qui transcende l’image (mais pas dans l’indifférence à l’objet de la figuration, à l’objet de l’image ou à l’objet qui figure dans l’image). Force est de constater également et c’est plus important encore (parce que la première raison ne joue qu’avec certaines images – les artistiques pour aller vite – et qu’avec des récepteurs qui ont une certaine culture de l’image photographique, culture qu’on reconnaît précisément à cette capacité d’indifférence à l’endroit des objets extérieurs aux images), plus important disais-je est le fait (j’insiste, c’est une remarque descriptive) que se rapporter à une image dans le but de voir par elle ou à travers elle la réalité, que faire des images des indices au moyen desquels on apprendrait au-delà du signe quelque chose de ce dont il est le signe, conduit à cette étrange aporie sémiologique : ce qu’on veut apprendre de la réalité externe à l’image grâce à elle n’est attesté et rendu manifeste pour le récepteur que par et dans l’image et, en l’absence de savoirs latéraux, par rien d’autre ! Autrement dit, lorsqu’on fait de l’image un indice, cet indice ne pointe pas du tout vers une réalité externe à l’image, il pointe vers l’image comme icone, c’est-à-dire comme quasi perception, perception virtuelle. Si l’image est bien un prélèvement de lumière, ce prélèvement n’est attesté que par lui-même.

  4. JFD Says:

    C’est rigolo : le dernier post est signé de toi, mais est de moi. Pour une fois que je te répondais !

  5. JFD Says:

    Heu, même si ça a l’air d’être un blog privé, un truc juste pour un toi et un moi, en vrai, c’est ouvert à tous !

  6. PV Says:

    Tu écris : « […] que se rapporter à une image dans le but de voir par elle ou à travers elle la réalité, que faire des images des indices au moyen desquels on apprendrait au-delà du signe quelque chose de ce dont il est le signe, conduit à cette étrange aporie sémiologique : ce qu’on veut apprendre de la réalité externe à l’image grâce à elle n’est attesté et rendu manifeste pour le récepteur que par et dans l’image et, en l’absence de savoirs latéraux, par rien d’autre ! »

    Je suis tout à fait d’accord, et ça rejoint ce que tu disais quand tu citais le type qui disait que « toute image n’est image que ce dont elle est l’image ». Mais je ne suis pas sûr (je parle sous ton contrôle, car je ne suis pas sûr d’avoir bien compris si c’est ce que tu voulais dire) qu’il faille interpréter l’indicialité comme un réalisme, comme tu sembles le faire ici, car de la même manière, la trace de ma chaussure dans la neige de ressemble pas à un trappeur (ce dont elle est pourtant l’indice) et n’est donc, à considérer en tant qu’image, que l’image d’elle-même. Si l’indicialité dit quelque chose de la réalité extérieure ce ne peut-être que par des jeux de conventions sociales et des habitudes qui n’ont rien à voir, je crois, avec l’analogie perceptible entre une image et son modèle. A ce titre, la photographie dit bien quelque chose de la réalité, en tant qu’indice à interpréter, mais pas plus que la trace dans la neige ne nous parle du trappeur : elle ne nous donne ni son nom ni son âge ni son poids ni la couleur de ses yeux.

    Ce sont donc deux ennemis bien différents que le réalisme et la sémiotique de l’indicialité, et s’ils se confondent dans le « ça a été » de Barthes, ils n’en sont pas moins conceptuellement bien distincts.

  7. JFD Says:

    En effet, un indice n’est pas une icone (ou un icone) : une trace n’est pas la même chose qu’une représentation analogique et on ne peut pas produire la seconde à partir de la première (sauf si les traces sont nombreuses et si on dispose de nombreux savoirs latéraux par lesquels on peut les interpréter, mais avec au final une image plus hypothétique qu’autre chose, comme celle qu’on produit des hommes préhistoriques ou des dinosaures par exemple).
    Ce qui veut dire que l’indice n’est pas en tant que tel une empreinte imagée de ce dont il est l’empreinte. Mais avec la photographie, ce qui complique tout pour les sémioticiens, c’est que l’indice est en même temps un icone, parce que la capture de la lumière est modalisée de manière à produire une quasi perception, donc une représentation imagée de l’imprégnant. Et c’est du fait de cette mixité sémiotique que se produit l’aporie ou plutôt le cercle dont je parlais : en tant qu’indice, on sollicite l’image pour apprendre au-delà d’elle quelque chose à propos de son imprégnant, mais à la différence de la lecture des indices qui ne sont que des indices, au lieu de procéder à une interprétation appuyée sur des savoirs latéraux (cette trace de pas est celle d’un homme compte tenu de sa taille et de sa forme, d’un homme qui a un poids d’environ tant, compte tenu de la profondeur de la trace dans un tel sol…), on croit pouvoir obtenir les informations qu’on cherche par la considération de l’image en tant qu’icone. Voilà pourquoi je disais que l’indice ne pointe pas vers la chose réelle qui l’aurait produit, mais vers sa figuration photographique, confondue avec l’objet lui-même. Ce qui est doublement problématique pour la sémiotique : qu’un indice ne renvoie pas à un imprégnant, mais à un autre signe, cela ne convient pas à la définition de l’indice, et, qu’on confonde un objet avec sa représentation, c’est-à-dire avec son icone, cela est contraire à la distance sémiotique qui existe nécessairement entre le signe et ce qu’il indique. Qui plus est, indépendamment de la sémiotique, qui embrouille plus les choses qu’autre chose ici, faire des images le moyen de savoir quelque chose sur le monde, c’est d’une part nier que l’image puisse valoir comme telle et non comme signe et d’autre part prêter à l’image une transparence qu’elle n’a pas.

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