Référentialité, esthétisation et art photographique

Une image photographique, quelle qu’elle soit, ne représente jamais autre chose que ce dont elle est l’image. En tant que telle, une photographie n’atteste de rien d’autre que de ce qu’elle figure, ne donne à voir que ce qu’elle figure. On a beau savoir, puisqu’il s’agit d’une photographie, qu’elle est issue de l’enregistrement de la lumière émise par une portion du réel, tout ce qu’on peut savoir de cette portion de réalité se trouve contenu dans l’image elle-même. Une image photographique est autoréférentielle.

Dès lors, deux usages de l’image photographique peuvent apparaître : ou bien on met en place des stratégies qui visent à briser la fermeture sur elle-même de l’image pour lui donner une fonction référentielle, c’est-à-dire pour l’articuler ou la souder au réel au moyen d’une légende ou de savoirs latéraux, ou bien on fait le deuil de la référentialité pour s’en tenir à la clôture sur elles-mêmes des images. 

En somme, les images photographiques ne sont pas du tout par elles-mêmes vouées à être des photos-souvenirs, des témoignages ou des documents dont on peut tirer des informations sur la réalité. Elles ne peuvent le devenir, c’est-à-dire être constituées en signes, en entités qui renvoient à autre chose qu’elles-mêmes, que par des usages réglés, des protocoles déterminés. 

Quant à l’attitude qui consiste à renoncer à toute référentialisation, elle prend tout d’abord la forme de l’esthétisation des images, c’est-à-dire de l’application de principes formels, au sens le plus large, à la construction ou composition des images, mais indépendamment de ce qu’elles figurent, dans le but de produire des images jugées belles, beauté sensée compenser leur silence, leur vide informationnel. Historiquement, le pictorialisme est l’illustration  par excellence de cette attitude : l’esthétisation en l’occurrence ayant consisté à tâcher de donner aux images photographiques l’allure de peintures vaguement impressionistes. Il arrive qu’on prenne cette manière de faire pour ce qu’il conviendrait d’appeler l’art photographique. On trouve pour y exceller des manuels, des sites internet et des clubs photos à foison.

Mais l’art photographique, c’est en réalité autre chose : il naît avec la construction d’une écriture photographique qui entretient avec ses objets des rapports qui n’ont rien d’indifférents, des rapports producteurs de vues (mixtes de sujet de d’objet) et capables d’engendrer une visibilité, c’est-à-dire d’une manière de voir.

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2 Réponses to “Référentialité, esthétisation et art photographique”

  1. PV Says:

    Tu distingues avec finesse ce que l’image est (une image autoréférentielle) et ce que l’on veut bien faire d’elle, si l’on suit un protocole particulier (quelque chose de référentiel). Ce faisant (complètement à rebours du sens commun (pour qui la référentialité va de soi et l’autoréférentialité est construite) et ce retournement est si violent, si audacieux, qu’il a quelque chose d’amusant, tant il suppose d’une forme de cynisme (antique)) tu naturalises l’autoréférentialité de l’image, pour artificialiser, conventionnaliser sa référentialité.

    Ce que je me demande, c’est s’il ne faut pas (et je ne sais pas si cette position est un mi-chemin, en tant qu’elle rééquilibre les rapports entre la doxa et toi, ou une radicalisation, en tant qu’elle conventionnalise tout) intégrer dans ta réflexion sur l’autoréférentialité les dispositifs, les protocoles (peut-être l’absence de légende est-il lui-même un protocole, qui oriente le regard d’une certaine manière, selon des conventions et des manières de voir éprouvées ?). Autrement dit, derrière ce débat entre qui est naturel et qui est artificiel, ne faut-il pas prendre une position de surplomb, et dire que, ni l’un ni l’autre, il s’agit de « jeux de vision » comme on dit des « jeux de langage » différents, mis en scène dans des grammaires différentes ? Il n’y a pas d’artifice, il n’y a pas de nature.

  2. Jean-Manuel FARDINI Says:

    La construction est le rapport intime avec la photo ou toute production d’image. La construction au sens de composition qui anime l’écriture et produit le langage. Mais comme le disent les nouveaux réalistes le langage n’est pas universel, certains hommes ne savent pas décrypter. Et la difficulté, malgré les référentiels est que le spécateur a toujours tendance à vouloir reconnaitre le réel au lieu de le découvrir. L’art photographique est un art, affirmé, et comme le disait Degas au travers du dessin « c’est la manière de voir la forme ».
    Une petite boucle qui nous renvoie à la définition de photographie : dessin de lumière.

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