La photographie comme transcendantal technique

Une photographie ne reproduit ni les choses, ni la perception que nous avons d’elles. Elle ne reproduit pas les choses tout simplement d’abord parce qu’une chose ne peut être confondue avec son image. Elle ne reproduit pas non plus les apparences qu’ont les choses en elles-mêmes parce que l’idée même d’apparence implique un être pour lequel les choses apparaissent : une apparition a nécessairement un témoin. Si la technique photographique consiste bien à capturer la lumière qui rebondit sur les choses, cet enregistrement n’est photographique que par la mise en forme de l’énergie lumineuse par des moyens optiques et chimiques ou numériques qui visent à produire une représentation visuelle comparable à une perception. Pour autant, les images photographiques ne reproduisent pas nos perceptions : un appareil photo ne reproduit pas les images qui se forment au fond de notre œil ou dans notre cerveau, il capture la lumière qui passe dans son objectif en fonction de ses réglages. Mais si la photographie n’est ni reproduction des choses, ni reproduction des perceptions que nous en avons, comment la définir ?

Comme une technique qui produit des représentations visuelles d’une manière en tout point analogue à une perception. Une perception en effet est un mélange de réception et d’organisation, de capture et de structure : ce qu’on saisit par les sens est mis en forme à la fois neurologiquement et psychologiquement et c’est le produit de cette mise en forme qu’on appelle une perception. Un appareil photo fait de même : il est lui aussi un mixte de capture et de mise en forme, de réception et de modalisation, de sensibilisation passive et d’enregistrement sélectif de la lumière en fonction de conditions techniques déterminées, ce qui produit des représentations visuelles. Cette comparaison entre prise de vue et perception (pas seulement visuelle) met ainsi en évidence une analogie, c’est-à-dire une identité de rapport, entre les relations à la réalité qui existe d’une part entre elle et nous-mêmes en tant que sujets d’une perception et d’autre part entre cette même réalité et les appareils photo.

Allons plus loin. Cette analogie permet de dire que la photographie est une technique qui produit du phénoménal, c’est-à-dire qu’elle est un dispositif transcendantal. En effet, pour reprendre les analyses de Kant, en-deçà des formes individuelles et donc plus ou moins singulières que peuvent prendre nos perceptions, nous partageons tous certaines formes, certaines structures perceptives que Kant appelle les formes apriori de la perception, à savoir le temps et l’espace, qui sont les conditions transcendantales de toute perception. C’est par et à travers ces formes que les choses nous apparaissent, apparitions qu’il nomme les phénomènes (qu’il faut distinguer des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes indépendamment de toute perception). L’analogie entre perception et prise de vue invite à penser cette dernière comme une technique qui, en-deçà des variations qui existent entre les différents types d’appareil photo, est déterminée par des formes apriori qui constituent une phénoménalité spécifique, distincte de celle de la perception visuelle même si elle partage avec elle la dimension spatiale.

Tout cela aboutit à une série de questions : Quelles sont exactement les formes pures apriori de la sensibilité photographique ? Peut-on envisager une esthétique transcendantale de la photographie ? La photographie numérique possède-t-elle un nouveau type de transcendantal ?

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Une Réponse to “La photographie comme transcendantal technique”

  1. pv Says:

    Questions intéressantes, mais il faut maintenant y répondre !

    Ce qui me semble intéressant, c’est que la photographie tape dans un point un peu aveugle (j’ai l’impression) dans la philosophie kantienne : il donne une place centrale aux schèmes comme déterminations pures de temps, mais rarement je crois des déterminations pures d’espace, c’est-à-dire la géométrie transcendantale. Par contre, je ne vois pas bien pourquoi cela demanderait une esthétique transcendantale différente de la peinture (ou du dessin, qui est ce que thématise le plus volontiers Kant), a partir du moment où l’esthétique est une théorie de la réception, qui a peu de rapport avec le dispositif (pages lumineuses de Lebrun dans Kant et la fin de la métaphysique). Au fond, dans une esthétique transcendantale, le photographe est un dessinateur comme un autre, la manière dont il produit son dessin n’importe pas.

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