La révolution numérique

Le propre de la photographie est de reposer sur l’enregistrement du visible (c’est-à-dire d’une part de capturer de la lumière et d’autre part de la traiter de manière à produire une représentation du visible dont la structure est analogique à la perception qu’on en a). A ce titre, ce dont la photographie est capable, c’est non pas de faire surgir des mondes, mais de produire des visibilités (ou des vues ou des modes de visibilisation), c’est-à-dire des manières différenciées de voir et de faire voir le monde qui sont chacune l’expression d’un rapport à lui.

Dans ces conditions, l’apparition du numérique introduit une rupture qui n’a rien de comparable avec les nombreuses ruptures techniques qui ont déjà eu lieu dans la désormais longue histoire de la photographie : du daguerréotype sur cuivre jusqu’au gélatino-bromure d’argent déposé sur des négatifs en plastique souple, des lourdes chambres exigeants des connaissances en chimie et en physique jusqu’aux appareils compacts et largement automatisés, du noir et blanc à la couleur, de l’unicité à la multiplicité… les évolutions et ruptures n’ont pas manqué. On pourrait en conclure que ce qui se produit avec le numérique pourrait n’être qu’une péripétie de plus dans cette histoire qui en a connu d’autres. Il n’en est rien cependant parce que l’enregistrement et le traitement numériques de la lumière rend extrêmement facile ce qui auparavant était réservé aux virtuoses du tirage : l’intervention non pas sur les paramètres de la modalisation ou du traitement de la lumière, mais sur le contenu de l’enregistrement. Si le propre de la photographie est d’offrir une mise en forme de la lumière captée, si cette mise en forme affecte ce qu’elle modalise, elle reste cependant tributaire de la matière lumineuse et donc du monde visible. En un mot, la photographie ne dispose pas du monde à sa guise, elle ne dispose que de son éclairage, dans tous les sens du terme. Avec la digitalisation, il devient aisé et à la portée d’un grand nombre de personnes d’intervenir sur le contenu iconique des images. En ce sens, on peut dire que la photographie a vécu, dépassée par ce qui peut sembler n’être qu’une amélioration de sa technique.

On dira sans doute que tout le monde ne se sert pas encore d’un appareil photo numérique et que ceux qui le font, dans leur grande majorité, ne peuvent pas ou ne veulent pas trafiquer les images qu’ils produisent. L’objection est aussi rigoureusement exacte qu’inconsistante. Depuis que s’est généralisé l’usage du numérique et que les possibilités qu’il offre sont connues du grand public, le regard porté sur les images photographiques (ou présumées telles), sur toutes les images photographiques sans exception a subi une conversion révolutionnaire : le pacte photographique est désormais partout soupçonné d’avoir été trahi par les images. Ce pacte reposait précisément sur l’idée selon laquelle le principe de toute  photographie est d’être un enregistrement du visible. Désormais, on ne peut s’empêcher de penser que ce qui se présente comme une photographie est peut-être un mixte de photographie et d’infographie. Le propre d’une révolution, comme celle du numérique n’est pas seulement de provoquer une cassure qui renvoie certaines pratiques dans le passé : une révolution produit en même temps une réévaluation de tout ce qui l’a précédé. Avec l’avènement du numérique, non seulement les pratiques ont changé, mais toutes les images sont désormais interprétées en fonction d’elles. Après tout, on peut tout numériser et donc manipuler toutes les images. Le numérique n’est pas une évolution technique, c’est une révolution épistémique.

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3 Réponses to “La révolution numérique”

  1. pv Says:

    Très intéressant.

    Est-ce que cela veut dire que les photographes sont enfin des artistes ? Ou plutôt : qu’ils sont passés du statut d’interprète à celui de compositeur ? C’est la fin d’une attitude religieuse peut-être, de la photographie comme saint-suaire, servie par des curés de l’être s’engageant à montrer ce qu’il y avait à voir ou le prétendant, Brassaï, même s’ils faisaient poser ou bidouiller, qui célébraient la vie par la photographie ?

    Cette révolution épistémique dont tu parles aboutira peut-être à ce qu’on comprenne que l’indice n’est pas le garant de la vérité – mais pas non plus l’icône – et au fond qu’il faut s’éloigner encore un peu du côté de l’artifice, trouver plus encore d’invention de l’artiste, concevoir plus encore la photographie comme un médium travaillant moins la cause & ressemblance encore, concevoir que la vérité de la photographie c’est le collage – mais s’éloigner encore sur le chemin du négatif – c’est la peinture – encore – que la vérité de la photographie c’est le roman – encore – c’est le poème – encore un peu – c’est la musique.

    Tes boules, photographies musicales, témoignent quelque chose d’un rapport tragique à la vérité. Or, c’est de l’argentique. Et plus fort encore : un travail de l’argentique comme matériau du rêve – et tu avais déjà une révolution d’avance.

  2. JFD Says:

    1) Les photographes sont-ils enfin des artistes ? Des compositeurs plutôt que des interprètes ?

    Pour te répondre, il faut faire plein de distinctions.
    D’abord je ne suis pas sûr que le terme de photographe s’applique valablement à tous ceux qui sont passés au numérique pour bénéficier d’un post-traitement qui va au-delà des possibilités offertes par le labo chimique. Mais je ne vois pas comment les appeler.
    Ensuite, il ne fait pas de doute que les photographes au sens strict peuvent être des artistes. Il y a l’art des photographe et un autre art, post-photographique qui est en train d’émerger.
    Enfin, le coeur de la question est de savoir si on est plus un artiste lorsqu’on est compositeur qu’un interprète, ces termes exprimant un rapport au monde : le photographe est un interprète du monde en cela qu’il produit des visibilités tandis que le post-photographe serait un compositeur de mondes par la maîtrise du contenu de l’enregistrement (qui du coup n’est plus un enregistrement au sens strict). Pour te répondre, il ne suffit plus de distinguer deux genres artistiques, il est nécessaire de convoquer des notions telles que la vérité, la beauté, le pouvoir d’affecter, le divertissement, la mise en question, enfin toutes ces notions par lesquelles on définit tant bien que mal l’art du point de vue de sa réception. Ce n’est pas le rapport au monde (interpréter/créer) qui est déterminant, mais la pertinence, la force plastique de l’oeuvre dans son genre.

    A suivre…

  3. vincent helene Says:

    belle analyse
    merci pour ces articles

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