Le photo-journaliste, un faiseur de paix ?

AP Photo / Nick Ut

Qui ne connaît cette photo prise par Nick Ut d’une petite vietnamienne qui court nue en criant de douleur le dos brûlé au napalm ? Qui n’a jamais vu la photo faite par Marc Riboud de la jeune femme aux cheveux courts qui tend une fleur vers une rangée de baïonnettes ? Ces images et bien d’autres, fortement ancrées dans notre mémoire collective, ont joué un rôle historique en contribuant au retournement de l’opinion publique occidentale au sujet de la guerre du Vietnam et finalement au retrait des troupes américaines. Ce constat appelle cependant une question : pourquoi, alors qu’un grand nombre de guerres se sont produites depuis et se déroulent encore, ne voit-on plus de pareilles images ? Sont-elles seulement encore possibles ?

Depuis la guerre du Vietnam, sans doute la guerre la plus photographiée et la plus filmée de toutes les guerres, les images de guerre sont devenues extrêmement contrôlées par les belligérants. L’impact médiatique et politique des images et films réalisés lors de cette guerre ayant largement joué contre elle, les états-majors militaires et les responsables politiques ont parfaitement compris le danger que représentaient les images et les films. Non qu’avant cette guerre, ils ignoraient l’influence que pouvait avoir la couverture journalistique d’un conflit armé, bien au contraire. La liberté extraordinairement grande qui a été accordée aux journalistes lors de ce conflit ne manifestait nullement un respect pour un principe démocratique, mais était bien plutôt un élément tactique. Sûrs de la valeur de la cause qu’ils défendaient et persuadés que les photos et les films en rendraient compte, les militaires comme les politiques ont compté sur le travail des journalistes pour galvaniser l’opinion américaine.

L’impact réel de ces images a, on le sait, largement déçu leurs attentes. De cet échec, on a d’abord tiré l’idée qu’il fallait interdire la guerre aux journalistes. Ce qui fut fait pendant la guerre des Malouines, guerre qui opposa la Grande-Bretagne à l’Argentine, une guerre sans image. Une guerre qui pour cette raison n’a laissé aucune trace dans les mémoires. Mais cette mise à l’écart des journalistes a également montré ses limites dans la mesure où elle a crée de grands soupçons sur les méthodes employées par les belligérants. L’exclusion des journalistes a en effet été considérée comme une manière d’organiser l’impunité des militaires dans la conduite de la guerre. La censure s’est ainsi révélée presque aussi contreproductive que la plus totale liberté. C’est pourquoi, il a été décidé qu’il fallait désormais s’y prendre autrement : ne pas priver la presse et le public d’images, mais ne pas confier leur production et leur diffusion à des journalistes indépendants.  Autrement dit : ne pas se priver de l’arme médiatique, mais s’en servir autrement : s’en servir soi-même. C’est ainsi que pendant la guerre du Golfe, les journalistes occidentaux n’ont été autorisé à faire leur travail qu’à la condition d’accepter de le faire sous le contrôle de l’armée américaine qui les prenaient en charge en tant que journalistes embarqués (embeded). Et l’essentiel des images diffusées dans les médias ont été fournies par l’armée elle-même, afin de donner à cette guerre l’image respectable d’une guerre à la propreté chirurgicale. La même stratégie médiatique a été employée ensuite par l’OTAN lors des frappes aériennes contre la Serbie. Et depuis avec les guerres que les Américains et leurs alliées déclarent mener contre le terrorisme en Afghanistan et en Irak. Et s’il prend aux journalistes l’envie de braver ces contraintes, c’est à leurs risques et périls. Voilà pourquoi désormais bien peu d’images de la trempe de celles de Nick Ut, Dom McCullin, Philip Jones Griffiths… nous parviennent sur ces guerres. Ce ne sont pas les photojournalistes courageux et talentueux qui manquent, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que les Etats ne facilitent pas leur travail. Sans compter que désormais, bien des organes de presse manifestent d’autres priorités plus vendeuses ou plus conformes à leurs options idéologiques ou à leurs intérêts économiques.

Cependant, tout pouvoir appelle ses contre-pouvoirs. Ainsi, malgré le contrôle que l’armée américaine exerce sur la détention d’appareil photo numérique (ou de cette fonction sur les téléphones portables) ainsi que sur le trafic Internet en provenance des théâtres d’opération, des images faites par les militaires eux-mêmes ont-elles pu parvenir aux médias de masse et donc au grand public. Les plus connues de ces images étant celles de la prison d’Abou Grahib de Bagdad où l’on voit des militaires américains humilier des prisonniers. L’impact de ces images sur l’opinion fut comparable à celui qu’ont pu avoir en leur temps les images de la guerre du Vietnam. Et pas seulement en terme d’émotions, puisque, à défaut d’avoir mis fin à la guerre, elles ont toutefois contribuées à la fermeture de cette prison et à la mise en cause de certaines des personnes impliquées dans ces actes de torture.

Que faut-il en conclure ? Sans doute l’âge d’or du photojournaliste en tant que conscience héroïque capable de changer le cours des choses est-il révolu. Mais pour autant, on ne peut pas dire que les images sont désormais exclusivement une arme au service de la guerre : des images porteuses de paix existent encore, mais, si elles sont encore diffusées et surtout authentifiées par la presse, elles ne sont plus toujours l’œuvre de photojournalistes.

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