Photographie, peinture

Qu’est-ce qui distingue la photographie de la peinture ? Assurément la technique, mais plus encore, du fait même de cette différence technique, leurs enjeux esthétiques respectifs.

Photographie et peinture sont techniquement différentes en cela qu’un enregistrement modalisé de manière à produire des représentations analogiques à la perception n’a rien à voir avec la création d’une représentation, fut-elle analogique également, par une activité qui repose autant sur l’œil que sur la main du peintre.

De là on pourrait conclure que la photographie est une sorte de rivale efficace autant que dérisoire de la peinture : si elle obtient par d’autres moyens techniques ce qui semble visé par la peinture (des icones), elle est tellement assujettie au visible par l’enregistrement technique, qu’elle est constitutivement incapable non pas de figurer quelque chose, mais d’en proposer une interprétation expressive ou signifiante.

En réalité, cette rivalité, incontestable, est marginale : elle ne concerne que la peinture qui a pour fonction majeure la fidélité dénotative et la photographie qui en mal de reconnaissance artistique s’est engagée à imiter la peinture à partir de sa propre technique.

Quoi qu’il en soit, leur différence technique renvoie à une différence fondamentale : ces deux techniques loin d’être essentiellement en compétition dans la représentation de ce qui est, déterminent pour chacune des enjeux esthétiques fort différents, si par esthétique on entend ce qui est relatif à un mode de représentation de la réalité qui s’adresse à nos sens. Toutefois, cette différence esthétique n’apparaît jamais aussi nettement qu’avec les peintures et les photographies qu’on qualifie d’artistiques, c’est-à-dire qui ne sont pas dénuées de qualités esthétiques, en clair de beauté ou de force. L’utilisation en vue de produire des oeuvres d’art de chacune de ces deux techniques révèle qu’elles recèlent une puissance esthétique, c’est-à-dire un horizon de représentations caractéristique et distinct. Tout l’enjeu de la peinture est de rendre la réalité ou une réalité qui ne se réduirait pas à ses apparences communément reconnues. Pour la photographie d’art, celle qui fait des images et non pas des photographies, l’enjeu est d’arracher à la réalité visible ce qu’elle ne paraît pas pouvoir donner, d’obtenir d’elle quelque chose qui vaut malgré elle. La peinture rend du/le réel dans le visible, rend visible quelque chose de réel, la photographie fait parler le visible grâce à lui, mais surtout malgré lui, elle rend visible non le visible, mais une vision ou une vue : elle fait entrer dans l’ordre du visuel la rencontre fortuite ou longuement préparée entre une attente formelle et une occasion réelle.

Pour le comprendre, il suffit d’observer que la plupart des images photographiques fortes seraient à bon droit jugées très mauvaises si elles étaient non pas des photographies, mais des peintures. Une image photographique forte est celle qui parvient à composer, c’est-à-dire à faire se tenir ensemble tant du point de vue formel que du point du vue de la figuration (à distinguer des choses elles-mêmes) des éléments graphiques autant que figuratifs. Une telle composition, en tant qu’elle apparaît dans un enregistrement du visible, se donne comme un tour de force, un événement, une coïncidence inattendue, une complicité aussi avérée qu’impossible entre la réalité visible et le photographe. Dans une peinture, une telle composition passerait à juste titre pour une mise en ordre graphique et figurative outrée, emphatique, pour une réduction du réel à une simple forme, ce qui en conséquence lui ferait perdre toute crédibilité et toute puissance de visibilisation de quelque chose de réel. Une bonne image serait une mauvaise peinture parce que les enjeux de l’une ne coïncident pas avec les enjeux de l’autre.

De cette différence, qui ne joue qu’au niveau de la peinture et de la photographie en tant qu’art, on peut déduire ce qui radicalement distingue toute peinture de toute photographie, y compris donc de toutes celles qui n’ont rien d’artistique. La peinture figurative possède une capacité à rendre visible quelque chose de réel ou de présumé tel (extra-phénoménal, inaperçu, inexprimé visuellement), en quoi elle est une manière de réfléchir le réel dans la représentation. La photographie de son côté objective une relation au visible phénoménal (de saisie, de mémorisation, de recueil d’informations, d’agrément…) et dans chacun des cas, elle offre la puissance, que n’actualisent que les images fortes, de réfléchir la relation vivante de tout homme au visible.

En somme, la réflexivité picturale est ontologique, celle de la photographie est catégoriale.

 

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Une Réponse to “Photographie, peinture”

  1. cbroise Says:

    Merci encore pour cet article partagé qui permet une fois de plus de réfléchir. J’ai souvent le sentiment en lisant certains de vos articles d’une adéquation parfaite entre ce que vous écrivez et ce que je pense.

    Ici, je suis un peu plus perplexe.

    Il est vrai que la grande faiblesse de la photographie est son incapacité à aller bien loin au delà de la pure représentation dénotative.

    Ceci dit, lorsque vous dites qu’ « une bonne image »serait une mauvaise peinture parce que les enjeux de l’une ne coïncident pas avec les enjeux de l’autre », je m’interroge.

    Et si la «bonne» image n’était pas simplement aussi mauvaise qu’une peinture qui aurait procédé de même, en «faisant tenir ensemble des éléments graphiques autant que figuratifs»?

    Et si la photographie (enregistreuse d’un bout du monde) était différente de la peinture, uniquement parce que la représentation du monde n’a jamais été le but ultime de la (bonne) peinture?

    Et si la photographie isolant simplement quelque portion du monde était aussi inintéressante qu’un coloriage en peinture?

    J’ai lu dans un autre article, « peinture 2 », à propos de la photographie, que l’objectif d’un artiste photographe est de produire une image qui «vaut indépendamment d’elle, par sa beauté par exemple». Plus loin, vous parlez d’une rencontre entre un imaginaire formel et des occasions réelles ce qui vous amène à dire que la photographie n’aurait pas de portée ontologique (comme la peinture) , mais un enjeu «catégorial»

    Là aussi , je m’interroge.

    Et si on essayait de penser que toutes les techniques, la peinture, la photographie, mais aussi la musique, la poésie, la sculpture, chacun avec leurs moyens cherchaient toutes à «réfléchir le réel dans la représentation»?

    Et si l’aventure était justement de chercher avec les moyens que l’on s’est choisi comment il est possible d’ arriver à créer une œuvre qui appartienne au registre du vrai?

    Et si il y avait en photographie, les mêmes différences qu’en peinture: la peinture figurative ou celle dite abstraite, la peinture expressionniste, abstrait ou non, impressionniste, mais aussi la peinture pompier, la peinture officielle, la peinture allégorique et que la véritable différence était à chercher à l’intérieur de ces catégories là, plutôt qu’entre les techniques?

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