Les limites de la référentialité des images

Il est courant de penser que les images photographiques sont transparentes, qu’elles nous mettent en présence de ce dont elles sont les images, en d’autres termes, que de toutes les images, elles sont les seules capables de remplir sans trahison possible une fonction référentielle.

Rien n’est plus douteux en réalité.

La référentialisation, c’est l’acte par lequel le récepteur donne à l’image une fonction de renvoi à quelque chose d’externe à l’image à partir de ce qui est figuré par elle, c’est l’acte par lequel ce que l’image donne à voir est saisi comme objet du monde, fragment du visible. Il est nécessairement tributaire de l’iconicité de l’image parce que ce qu’on peut voir (et non savoir) du référent nous est donné dans et par l’image. Dans ces conditions, la référentialisation n’a rien à voir avec une saisie directe ou indicielle du référent : elle passe par l’intermédiaire de l’icône. On n’est pas en présence de la chose, mais de son image, quand bien même cette image se donne comme une perception par procuration. A ce titre, la référentialisation à laquelle se prêtent les images photographiques ressemble tout d’abord à celle que permettent tous les genres d’images : elle est une identification du référent au moyen de son image. En ce qui concerne les photographies, cette identification référentielle, c’est-à-dire la reconnaissance du dénoté, repose du côté de l’image sur son iconicité quasi perceptive et, du côté du récepteur, sur des savoirs de toutes sortes relatifs au référent, savoirs dont l’ampleur va fixer les limites de la précision identificatrice (une vieille femme quelconque ou ma grand-mère pour moi qui la connait). Ce qui distingue toutefois l’identification référentielle propre à la photographie de toutes celles qu’on peut réaliser avec les autres genres d’images, c’est qu’elle ne requiert pas en outre la connaissance d’un code iconique précisément parce que de telles images sont des quasi-perceptions. Mais la référentialisation permise par les photographies ne se limite pas à l’identification du référent à partir de son image : s’y ajoute spécifiquement une authentification de son existence. La reconnaissance de l’objet de l’image s’accompagne d’une reconnaissance de sa réalité. La connaissance de la technique photographique comme technique d’enregistrement permet en effet de savoir que le dénoté reconnu (ou pas d’ailleurs) a bel et bien existé.

En somme, la référentialisation photographique combine spécifiquement une identification (sans recours à un code) du dénoté avec une authentification de son existence.

Il ne faudrait pas en conclure pour autant que les images photographiques offrent d’extraordinaires garanties référentielles. Une fois de plus, la référentialisation des images est entièrement tributaire de la réception de l’iconicité des images. Qu’elles attestent de l’existence de ce qui a été photographié, c’est incontestable. Mais il est non moins incontestable qu’en dehors d’une expérience directe ou d’une connaissance annexe de cette chose (qui dans un cas comme dans l’autre rendent vaine une preuve d’existence par l’image), cette attestation concerne ce qui apparaît dans l’image. Or l’identification de ce que l’image montre est relative aux savoirs du récepteur et ne doit rien à l’image (puisqu’elle n’est pas codée). L’image ne prouve donc l’existence de rien d’autre que de ce que je peux ou veux y voir. L’attestation de l’existence ne vaut jamais pour la chose photographiée elle-même, mais pour ce que j’identifie, à partir de mes propres connaissances, comme étant la chose photographiée. Or une image ne garantit jamais mes identifications. Il ne faudrait pas confondre les deux dimensions distinctes de la référentialisation spécifiquement photographique : l’identification et l’authentification. La technique photographique n’authentifie pas mes identifications, elle n’authentifie que l’existence d’une chose dont l’identification m’appartient entièrement.

Voilà pourquoi les images photographiques ne sont pas transparentes, ne sont pas des mises en présence des choses elles-mêmes. La référentialisation des images photographiques ne permet pas d’en faire des instruments de connaissance.

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3 Réponses to “Les limites de la référentialité des images”

  1. pv Says:

    La distinction que tu fais en disant « en somme, la référentialisation photographique combine spécifiquement une identification (sans recours à un code) du dénoté avec une authentification de son existence » est très intéressante, et elle me fait penser d’une part à ce que disait Kant, lorsqu’il montrait qu’une Idée, comme celle de Dieu, nous permettait de penser mais non pas de connaître ; d’autre part à la tentative par Descartes de passer de l’affirmation d’existence (« Je suis, j’existe ») à la connaissance (« Qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. »). Au fond, la spécificité photographique, dans le passage qu’elle opère entre indicialité et iconicité, serait un peu à l’art l’équivalent du sésame métaphysique qui permettrait de passer de l’idée à l’existant ou réciproquement. Or, tu sembles faire peu de cas de cette extraordinaire propriété de la photographie, en montrant qu’au fond elle ne nous fait pas connaître grand-chose, puisqu’elle n’est pas codée et que dès lors c’est au spectateur d’y projeter ses propres connaissances, et puis ensuite elle ne nous montre pas l’existence de grand-chose, « elle n’authentifie que l’existence d’une chose dont l’identification m’appartient entièrement. »

    Or, il me semble que ta démonstration a pour enjeu stratégique de démontrer la dimension artistique de l’oeuvre photographique, ce qui implique de la déconnecter de ce double rapport (connaissance/existence) au réel pour la rapprocher de la vision et de ce que tu appelles « l’imaginaire formel » du photographe. Tu écris, dans ton commentaire au billet précédent, que l’oeuvre unit « un imaginaire formel et une part du visible, une heureuse coïncidence entre le signe-tableau et le crypto-signe. » J’ai quelques remarques a faire à ce mouvement général de ta théorie, qui consiste 1. A minimiser l’articulation de l’étant et de sa représentation, que permet la photographie, et 2. Donner au photographe et à son « imaginaire formel » le rôle en quelque sorte de metteur en sorte d’une part du visible.

    Ma première remarque concerne ton argument selon lequel « l’identification de ce que l’image montre est relative aux savoirs du récepteur et ne doit rien à l’image (puisqu’elle n’est pas codée). L’image ne prouve donc l’existence de rien d’autre que de ce que je peux ou veux y voir. » Mais, avec le même argument, on pourrait dire que la réalité elle-même, n’étant pas codée, est relative aux savoirs du récepteur et ne se doit rien à elle-même. C’est la version iconique du vieux paradoxe de Ménon (comment savoir ce que je ne sais déjà) et que Kant croit résoudre avec sa théorie des catégories : je peux connaître la réalité parce que c’est moi-même qui la structure selon les catégories. De même, je pourrais connaître dans l’image à mesure que je la remplis moi-même de sens. Ici, tu es donc tout à fait Kantien, et cela rejoint de manière très étonnante la critique que tu fais de la propriété « métaphysique » de l’image, ou du moins de la tentation métaphysique du spectateur de la photographie, si par « métaphysique » on entend (comme Kant) la volonté de déduire l’existence de la représentation. Comme Kant, tu aboutis à l’idée que les choses dont les images photographiques sont des indices sont au fond des « choses en soi » que l’on ne peut pas vraiment connaître à l’aide des images, de même qu’on ne pouvait rien déduire des choses en soi à partir des phénomènes.

    Autrement dit, à ces deux questions (« que peut-on connaître ? » et « peut-on déduire l’existence de la représentation ? ») tu réponds en appliquant à l’image les arguments que Kant applique aux phénomènes. Or, je ne suis pas sûr que l’on puisse procéder ainsi, et cela rejoint ma critique de ton idée d' »imaginaire formel », qui elle aussi est au fond d’obédience assez kantienne. Car tout cela n’aboutit-il pas à une conception de la photographie comme représentation du réel, le terme de « représentation » étant ici pris dans l’exacte extension que lui donne Kant ? Mise en forme de l’expérience, par un sujet ou plutôt par l’imaginaire transcendantal d’un sujet, qui se forme une représentation sans présentation – puisque le réel est relégué au rang de chose en soi. Or, il me semble que ta théorie partait justement d’une volonté de ne pas concevoir l’image comme représentation. Ce que j’essaie, un peu laborieusement de dire, c’est que la « critique » (au sens Kantien) que tu fais dans cet article de la référentialité de l’image n’est pas une critique de la représentation : c’est une critique de la métaphysique qui laisse la place au contraire à une théorie de l’image comme représentation, c’est-à-dire comme phénomène né de l’articulation d’un imaginaire transcendantal et du divers de l’expérience.

    Tu mets en place le « re » dans la représentation et ce à quoi tu cloues le bec c’est à l’idée de l’image comme présentation (sans « re ») du réel. Je me demande si ce n’est pas le mouvement contraire qu’il faudrait mener à bien : critiquer la fausse séparation entre la forme (l’imaginaire transcendantal) et le contenu (la part du visible) pour montrer que l’art n’est pas représentation, mais phénoménologie : il permet de voir des choses qu’on ne voyait pas. Voir ce qu’on ne voyait pas, ce n’est pas simplement cette articulation entre un contenu qui pourrait avoir une autre forme et une forme qui pourrait montrer autre chose, c’est faire advenir ce qui n’existait ou du moins ce qui n’était pas visible. En ce sens, on sortirait tout à fait de la critique de la représentation, pour tomber dans une phénoménologie de l’art qui montrerait que oui l’image nous fait connaître et oui elle prouve l’existence de quelque chose – mais simplement cette chose, on n’y a pas accès si on ne passe pas par elle. Non qu’elle la représente ; elle la présente.

    Tout ceci est bien sûr hypothétique et repose peut-être sur une conception erronée de ton idée. Mais voilà où j’en suis, moi.

  2. pv Says:

    PS : sinon, avec une théorie de l’image comme représentation (au sens critique, et non métaphysique, c’est-à-dire à ce que je crois être ton sens), on met l’accent sur l’auteur (et son imaginaire formel) et le récepteur (et ce qu’il projette dans l’image pour connaître ce qu’il connaît déjà), c’est-à-dire deux fois l’homme et sa capacité à se représenter le réel ; au lieu de mettre l’accent sur l’oeuvre, et éventuellement sa capacité de nous présenter le réel ; ou les structures ; ou même tout ce que tu veux – mais pourquoi deux fois l’homme ? Deux fois sa capacité de se représenter ?

    • JFD Says:

      Riche et très stimulant ton commentaire, Pierre. Merci.

      1) Tout d’abord, l’enjeu de ces articles n’est pas de penser l’art photographique, mais rien de moins qu’une sémiologie générale de la photographie, c’est-à-dire les conditions spécifiques de la réception photographique, quelles que soient les images. Le moment venu, il sera question de poïétique. Il me semble qu’il faut d’abord poser les conditions de la réception pour comprendre comment les différents usages de la photographie en jouent.
      Dans cette tâche de faire une sémiologie générale, les difficultés que j’ai rencontrées tenaient à cela que la sémiologie des images me parait passer à côté de certains aspects, précisément à cause l’importance prise par les concepts d’indice et d’icone, qui ne fonctionnent pas vraiment. J’ai mis du temps à comprendre qu’ils ne fonctionnent pas justement parce qu’ils entrent en conflit.

      2) Le récepteur des images a affaire à une icone au moyen de laquelle il espère pouvoir retrouver une existence (c’est la référentialisation) parce qu’il sait que l’image a été obtenue par l’enregistrement d’une chose existante. Mais cette conviction ne doit pas amener à renverser l’ordre des choses : si pour le photographe et l’enregistrement la rencontre avec l’existant précède la production de son image, le récepteur lui n’accède à cette existence que par l’image. C’est bien pourquoi, l’authentification photographique ne vaut que pour ce qu’il identifie dans l’image. Or rien dans l’image elle-même ne garantit que ce qu’il reconnaît dans l’image soit bien ce qui a été photographié. On ne s’en rend pas compte facilement parce que la coïncidence entre l’identifié et l’authentifié est généralement assurée par des savoirs annexes suffisants (ce qui n’exclut jamais l’erreur néanmoins). Le récepteur est donc dans la position inverse à celle de Descartes : cette chose qui pense, cette chose à laquelle j’attribue une essence, existe-t-elle telle que je la pense et là où je crois pouvoir la situer ? Le récepteur cherche à passer de l’essence à l’existence.

      3) Le paradoxe du Ménon s’applique en effet parfaitement ici. La référentialisation (identification + authentification) ne fonctionne que si j’en sais déjà assez sur le référent pour la garantir. A quoi s’ajoute l’illusion (pourquoi pas métaphysique) selon laquelle on pense le plus souvent en savoir assez sur le référent pour ne pas se tromper (c’est-à-dire que ne sachant pas qu’on est ignorant et de quoi on l’est, on se croit savant).

      4) Kant. Malheureusement, tu dis vrai. Malheureusement, parce que je n’aurais pas souhaité me retrouver dans la peau d’un kantien. Mais c’est bien ça : l’image comme phénomène ne me permet pas (à elle seule) de conclure quoi que ce soit à propos de l’existence de ce dont elle est le phénomène. Le sujet connaissant n’a affaire qu’à lui-même, pas d’un point de vue transcendantal, mais du point de vue empirique de ses connaissances sur le monde empirique.
      Toutefois, renvoyer l’identification aux savoirs du récepteur et rendre problématique l’authentification de ce qui est identifié ne signifie pas que la référentialisation n’est jamais possible, ni adéquate. Il s’agit seulement de dire qu’elle est hypothétique et indirecte et non pas immédiatement cautionnée par la nature des images photographiques. Autrement dit, ce kantisme de principe n’interdit pas un accès à la chose même, mais pour peu que cette chose, on en soit déjà assez informé pour être sûr qu’on a affaire à elle. Le récepteur peut bénéficier des avantages de l’intellectus dei au lieu d’être limité par sa finitude. (Mais il peut aussi bien être dans la circularité ou le solipsisme : le réel est ce que j’en connais.)

      5) Kant encore. Très juste ce que tu dis de la représentation. En effet, les images photographiques sont bien des représentations au sens de Kant, des mises en forme de ce qui est reçu dans l’expérience. Mais plus encore que tu ne le dis : elles le sont d’abord pour des raisons techniques. Cf la photo comme transcendantal technique. Elles sont des mises en forme spécifiques et originaires du divers empirique et non des reproductions du divers lui-même ou de nos propres perceptions du monde. La notion d’imaginaire formel ne joue là aucun rôle. Elle est liée non au statut sémiotique ou représentationnelle des images, mais à une certaine manière d’employer la technique, c’est-à-dire d’investir la représentation photographique.

      6) Très intéressante cette distinction entre représentation et phénoménologie et le renversement de perspective à laquelle elle invite. Je ne l’aurais pas formulé de cette manière, mais c’est bien un des enjeux ici. Parce qu’en effet, je n’entends pas défendre, à partir de l’idée d’image comme représentation, une conception de l’art photographique comme simple jeu formel avec le visible qui n’aurait pas d’autre enjeu que de produire des rencontres plaisantes entre un imaginaire et le visible. Cette rencontre peut avoir un autre but que cette espèce de tour de force (qui n’est cependant pas négligeable). Mais la présentification, le dépassement de la représentation dont l’art photographique est capable ne concerne pas le monde, mais la manière de s’y rapporter en tant qu’homme. Si phénoménologie il y a, elle porte sur le rapport de l’homme au monde. C’est bien pourquoi je parlais de réflexivité et de catégorial. C’est encore à préciser et cela risque de bouger, parce que plus j’avance et plus ce que je projette se déplace ou s’aperçoit sous d’autres jours. Et tes remarques vont m’amener en tout cas à bien prendre garde à ne pas déduire ma réflexion sur l’art photographique sur les conclusions de cette théorie sémiologique pour montrer comment il joue des contraintes sémiotiques.

      Reste un point cependant : ne faut-il pas aussi se garder de prêter à l’art une puissance de révélation que par ailleurs et à bon droit on rejette en ce qui concerne les sciences et de la philosophie sans qu’elles s’en portent plus mal ? Pourquoi l’art devrait-il être le refuge de la métaphysique ?

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