Peirce et l’image photographique comme indice. Appendice

Les difficultés rencontrées par la sémiologie de la photographie doivent beaucoup à Peirce lui-même (à moins qu’il ne fut trop subtil pour ses épigones).

Dans Ecrits sur le signe (Edition du seuil, Paris), Peirce affirme (p.140) qu’un indice « perdrait immédiatement le caractère qui en fait un signe si son objet était supprimé, mais ne perdrait pas ce caractère s’il n’y avait pas d’interprétant », ce qu’il illustre avec l’exemple d’un moulage d’un trou de balle : sans le coup de feu, il n’y aurait pas de trou (sans l’objet de l’indice, il n’y aurait pas d’indice), mais le trou est là, que quelqu’un ait ou non l’idée de l’attribuer à un coup de feu (qu’un interprétant fasse le lien entre le trou et le coup de feu ou que personne ne le fasse). On le voit, une conception strictement objective de l’indice prévaut ici : l’indice existe du seul fait qu’une trace a été produite par un événement. Si l’objet de l’indice (en l’occurrence, l’évènement qui a produit la trace) est nécessaire en cela que sans lui, il n’y aurait pas de trace, celle-ci existe indépendamment de son attribution à un événement quelconque.

Toutefois, Peirce affirme également (p.148) qu’aucun signe ou representamen quelconque (icône, indice ou symbole) « ne fonctionne réellement comme tel, tant qu’il ne détermine pas réellement un interprétant ». Il précise cependant qu’un signe est un signe « aussitôt qu’il est pleinement capable de déterminer un interprétant ; et sa qualité représentative ne dépend pas nécessairement de ce qu’il ait jamais réellement déterminé un interprétant, ni même qu’il ait réellement un objet. » On peut tout d’abord observer qu’en écrivant cela, il contredit l’idée antérieure selon laquelle les indices ne peuvent pas exister sans objet (selon ce qu’il disait plus haut, seuls les icones et les symboles peuvent se passer d’objet, si par objet on entend un objet réellement existant). Mais là n’est pas l’essentiel. Dans ce dernier passage, il apparaît nettement que Peirce distingue le statut du signe de sa fonction : un signe ou representamen peut avoir pleinement le statut de signe, sans avoir jamais fonctionné comme tel. Il suffit pour cela que le representamen (ou premier dans la terminologie de Peirce) entretienne avec son objet (ou second) une relation non pas dyadique (c’est-à-dire une simple relation directe entre le signe et son objet), mais une relation triadique, c’est-à-dire qu’il soit capable de déterminer un interprétant (ou troisième) à se rapporter à l’objet du signe comme le signe se rapporte lui-même à cet objet, non pas dans une relation dyadique, mais triadique. Ce qui revient à dire que le signe est un signe pour peu qu’il entretienne par lui-même une relation triadique qui détermine la position d’un interprétant, sans qu’il soit nécessaire qu’un interprétant quelconque occupe réellement cette place. On le voit, deux points de vue se distinguent. Le premier qu’on peut appeler objectif qui porte sur la relation triadique lorsqu’elle repose sur le signe lui-même et qui définit le statut du signe, le second, qui lui est subjectif, qui porte sur cette même relation triadique, mais lorsqu’elle fonctionne, c’est-à-dire lorsqu’un interprétant active la relation triadique. En d’autres termes, Peirce dissocie un signe en puissance (qui en a le statut) et un signe en acte (qui en remplit la fonction).

Je laisse aux spécialistes de la pensée de Peirce le soin de comprendre et d’expliquer quels sont les enjeux d’une telle distinction. Ce qui compte ici, c’est de comprendre en quoi ces subtilités peuvent avoir induit les sémioticiens de la photographie à tenir des propos incohérents. Ce qui est en cause, c’est précisément de ne pas avoir pris la mesure de cette distinction ou, plus simplement, de l’avoir négligée. En clair, ils ont confondu le statut et la fonction de l’indice, attribuant à toutes images photographiques une fonction indicielle au prétexte qu’elles peuvent se voir attribuer le statut d’indice. En effet, on peut affirmer (sans y regarder de trop près quand même) que les images photographiques sont des indices si on observe que de telles images entretiennent avec leurs objets une relation qui accorde une place à un interprétant qui peut se rapporter à l’objet non pas directement mais par l’image obtenue de lui par enregistrement. Mais s’en tenir à cela, c’est s’en tenir à un point de vue strictement objectif. A ce stade, l’image ne fonctionne pas encore comme indice, elle en a seulement le statut. Pour la faire fonctionner comme indice, il faut qu’un interprétant active la relation triadique, il faut qu’un récepteur des images rapporte réellement l’image à son objet. Or d’une part, il est parfaitement possible que quelqu’un qui regarde des images photographiques se moque de les faire fonctionner comme des indices, se contentant de les considérer comme des images, c’est-à-dire des icones. On peut en effet regarder des images photographiques en suspendant toute considération relative à l’existence de son objet, pour ne considérer que son image. C’est ce que tout un chacun fait du reste avec la plupart des images photographiques qui ont pour fonction de communiquer ou d’illustrer. Dans ces conditions, de telles images ne deviennent pas fonctionnellement des indices. Et d’autre part, en supposant que le récepteur des images photographiques tâchent de les faire fonctionner comme indices, c’est-à-dire comme renvois à un objet dont elles seraient la trace, alors on doit reconnaître que cet objet n’est pas atteint en tant que tel, mais que c’est son image qui l’est à sa place. L’icône photographique barre la route à son indicialisation. Qui plus est, pour peu qu’on affirme que l’icône de l’objet peut parfaitement tenir lieu de cet objet lui-même, il apparaît néanmoins que rien ne garantit que ce qu’on identifie dans l’image corresponde réellement à ce qui a été photographié. La photographie n’atteste pas mes propres identifications, mais seulement que quelque chose a été photographié. Or si absolument rien ne permet d’assurer la coïncidence entre ce que je tiens pour l’objet de la photographie et son référent réel, la relation indicielle est non seulement incertaine du point de vue cognitif, mais elle est plus radicalement une relation qui vise un objet qu’elle n’atteint jamais, du moins tel qu’elle le devrait : directement comme l’objet réel qui a réellement affecté la surface sensible d’un appareil photo. Une fois de plus, l’icône se met en travers la relation indicielle et la brise.

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