Interview dans Réponses Photo

Le magazine Réponses Photo publie ce mois-ci un portefolio de 6 images extraites de ma série sur Tchernobyl, accompagné de cet interview.

Comment en êtes vous venu à ce traitement photographique ?

Un peu par hasard. En fait, c’est arrivé par la rencontre entre une intention précise et une sorte de jeu avec les moyens numériques de traitement des images. Mon intention était de faire des images de Tchernobyl qui rendent compte de la catastrophe. Je pensais le faire à la manière de la série que j’avais réalisée juste avant sur les bateaux de la mer d’Aral. Mais très vite, j’ai vu que cela ne fonctionnait pas du tout. J’ai bien cru que j’y étais allé pour rien. A côté de ce projet, je travaillais régulièrement d’autres images, sans intention très réfléchie, comme par jeu. Et parmi les formes de traitement que je pratiquais souvent, il y avait des superpositions de fichiers plus ou moins opaques. Un jour, neuf mois après la prise de vue, presque en désespoir de cause, je fais l’essai de traiter mes prises de vue de Tchernobyl de cette manière. Et là, je comprends immédiatement que j’ai trouvé ce que je cherchais. Après Tchernobyl, j’ai décidé de me frotter à un sujet politique et non plus écologique. De là est née ma série sur Jérusalem où je me sers d’une manière encore différente de traiter les images. A partir de trois séries qui partagent non la même technique, mais la même approche, je me suis dit qu’il fallait lui trouver un nom. Je n’ai pas trouvé mieux que “expressionnisme documentaire”.

Vous vous placez donc dans une démarche documentaire ?

Ce qui est commun à ces trois séries, c’est en effet tout d’abord une démarche documentaire. Cela peut peut-être surprendre, mais mon but est de rendre compte de la réalité telle qu’elle est. Seulement, comme le fait remarquer Bertold Brecht : “moins que jamais, une simple “reproduction de la réalité” n’explique quoi que ce soit de la réalité”. Des aspects essentiels de la réalité échappent au constat photographique. Ce sont ces aspects que je cherche à rendre visible sans pour autant tourner le dos à la photographie. Mais pour y arriver, il faut rompre avec la photographie telle qu’on l’entend habituellement, tout particulièrement avec le style documentaire. Cette rupture est possible grâce au numérique qui offre des possibilités de traitement des images qui n’existaient pas auparavant. Tout l’enjeu pour moi est de parvenir à trouver des moyens plastiques qui permettent de faire voir ce qui ne se voit pas, mais qui est bien réel. C’est en cela que mes séries sont expressionnistes au sens où on parle de peinture expressionniste. En déformant les choses pour les montrer comme ils les voyaient, les expressionnistes allemands les montraient comme elles sont, mais autrement qu’on les voit. De même, la réalité qu’on ne peut pas prendre en photo, on peut la rendre sous la forme d’images, la figurer, mais à condition de transformer les aspects photographiables de la réalité. Voilà pourquoi je m’élève contre l’idée selon laquelle le numérique provoque une rupture avec le réel, nous fait basculer dans l’ère de la fiction. Ce n’est qu’un aspect de cette révolution et peut-être pas le plus intéressant.

Qu’apporte en plus cette représentation sur la série consacrée à Tchernobyl ?

Tchernobyl est d’abord le nom d’une catastrophe qui a eu lieu le 26 avril 1986 et dont les effets se font encore sentir du point de vue sanitaire, écologique, économique, techno-scientifique et politique. Mais si on se rend sur place, tout ce qu’on voit, c’est un complexe industriel à l’abandon, une ville déserte située à proximité, Prypiat, et plus loin, une autre ville partiellement habitée qui se nomme Tchernobyl. Rien de tout cela ne rend compte de la catastrophe. On pourrait être dans n’importe quelle région brutalement désindustrialisée de l’ex-bloc soviétique. Pour rendre visible que Tchernobyl n’est pas seulement ce lieu, mais le terrifiant cadavre empoisonné d’un monde révolu, j’ai pris le parti de faire trembler mes images. Pour figurer tout à la fois la persistance des radiations, l’effondrement de ce monde, le tremblement qui vous saisit.

Comment procédez vous pour la construction de vos images, à la prise de vue et devant l’ordinateur ?

Sur place, lorsque je repérais un sujet, je multipliais les prises de vue, en variant les angles et en photographiant l’ensemble par fragments. Pour la composition des images, que je réalise avec une ancienne version de Photoshop Elements, je superpose les fichiers, jusqu’à 50 calques parfois. A partir de là, d’une part je module l’opacité de chacun d’eux et d’autre part j’assemble les fragments. Comme ils ne s’ajustent pas bien à cause des changements d’angle et des déformations optiques, j’obtiens l’effet recherché en jouant sur les différences d’opacité. Pour finir, je désature les images et procède aux réglages de base : niveau, contraste. A raison de plusieurs heures par image, j’ai fini par en composer près d’une centaine qui forme un livre qui n’attend plus qu’un éditeur pour être publié.

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