Mais « ça » n’est rien !

Extraite d’un travail en cours, parue dans la dernière livraison de la Revue Paradoxes, voici une critique de la notion d’indice photographique à partir de l’analyse d’une des plus fameuses formules permettant de définir la photographie, le « ça-a-été » de Roland Barthes .

C’est une sorte d’évidence : les images photographiques sont les indices de ce qu’elles montrent. Des indices au sens de Charles S. Peirce, philosophe étasunien mort en 1914, pour lequel un indice « est un signe qui renvoie à l’objet qu’il dénote parce qu’il est réellement affecté par cet objet »1. En effet, une photographie nous montre toujours ce dont elle est la photographie, c’est-à-dire ce dont elle est l’enregistrement, par conséquent ce dont elle est l’indice. Chaque image photographique semble être par définition l’indice de ce qu’elle montre. Ce qui n’est pas sans rappeler la très fameuse définition que Barthes donne de la photographie dans La chambre claire2. Certes il n’emploie pas la notion d’indice et semble avoir ignoré la philosophie de Peirce dont en tout cas il ne fait pas mention. Il n’empêche que c’est bien une conception indicielle de la photographie qu’il défend dans cet ouvrage. Il y définit en effet la photographie par deux formules devenues célèbres : « le référent adhère »3 et « Le nom du noème de la Photographie sera donc : « ça-a-été ». »4 Ces deux formules, qui ont des répliques dans tout le livre, s’épaulent l’une l’autre, en ce sens qu’elles signifient toutes les deux que le propre de la photographie, c’est l’enregistrement. Il écrit : « J’appelle « référent photographique », non pas la chose facultativement réelle à quoi renvoie une image ou un signe, mais la chose nécessairement réelle qui a été placée devant l’objectif, faute de quoi il n’y aurait pas de photographie. »5 A la différence des autres types de signes (peintures, discours) qui peuvent renvoyer à des référents imaginaires, il fait observer qu’avec les photographies, le référent, c’est-à-dire ce à quoi renvoie l’image pour une récepteur, est également et nécessairement ce qui a été photographié. Selon lui, il n’y a donc spécifiquement pas de différence entre le photographié et le référent, entre l’objet pris en photo et l’objet vu à travers elle, entre le techniquement capturé et le sémiotiquement visé. En cela, on peut dire qu’il envisage les photographies comme des indices authentiques au sens de Peirce : des signes qui dénotent ce dont ils sont les traces ou les empreintes réelles. Des indices dont l’objet ne serait autre que le référent de l’image, c’est-à-dire ce qu’elles montrent à un récepteur. Ce qui correspond assez bien à l’idée que presque tout le monde se fait des images photographiques.

Toutefois, cette manière de défendre l’indicialité des images photographiques se heurte à une objection majeure. Si on soutient qu’une image photographique est l’indice de ce qu’elle montre, alors on cesse d’envisager l’image photographique seulement comme un indice pour l’envisager aussi comme une image, c’est-à-dire comme une icône dans la terminologie de Peirce. Car ce qu’une image photographique figure, ce n’est pas en tant qu’indice qu’elle le figure, mais en tant qu’icône. La conception de la photographie de Barthes consiste précisément à associer ou à confondre ces deux dimensions sémiotiques pour faire de cette association le propre de la photographie. Le référent pour lui, c’est tout autant le photographié que le représenté, l’enregistré par l’appareil photographique que le reçu par le spectateur de l’image.6 En admettant que le propre de la photographie soit la coïncidence de ces deux dimensions sémiotiques, ces dernières n’en sont pas moins à distinguer, au moins par l’analyse. Car, si un indice nous permet de saisir un objet, ce n’est pas dans la mesure où il le figure, mais parce qu’on sait que d’une manière ou d’une autre son objet a réellement produit l’indice. Cependant, en tant qu’indice, il ne figure rien, il indique, pointe ou dénote sans être l’image de quoi que ce soit. La fumée par exemple n’est pas la figuration ou l’image du feu quand elle en est l’indice. Si les images photographiques sont bien les indices de ce qu’elles figurent, cela signifie qu’on ne passe plus par une connaissance des rapports objectifs qui existent entre le signe indiciel et son objet pour retrouver leurs objets, mais qu’on s’en remet pour cela à la photographie en tant qu’image, c’est-à-dire en tant que représentation iconique. Du reste, semble-t-il, il en va bien ainsi : c’est de l’image photographique qu’on attend qu’elle nous apprenne de quoi elle est l’image et non pas de l’image photographique, c’est-à-dire du fait qu’elle provient d’un enregistrement.

Résumons-nous : affirmer comme le fait Barthes que les images photographiques sont des indices de ce qu’elles montrent, c’est en premier lieu envisager les images photographiques simultanément sous deux statuts sémiotiques, celui d’indice et celui d’icône, c’est en second lieu soutenir que l’objet de l’indice et celui de l’icône coïncident, c’est en dernier lieu et surtout affirmer que l’objet de l’icône est le moyen de saisir l’objet de l’indice. Or Peirce établit justement qu’une telle opération sémiotique est tout simplement impossible : une icône ne peut jamais délivrer l’objet d’un indice.

En effet, les analyses de Peirce portant sur les différents types de sémiotisations permettent de comprendre qu’aucun signe iconique ne peut dénoter un objet singulier. Une image en tant qu’image renvoie non pas à une chose ou un événement particulier, mais à tout ce qui d’une manière ou d’une autre peut lui ressembler. Une image vaut comme signe de tous les membres de la classe d’objets qui partagent certaines qualités avec elle. Par exemple un portrait pris en lui-même est l’image de n’importe quelle personne qui sous un rapport ou un autre possède des caractéristiques communes avec l’image qui la représente. Dans ces conditions, aucun signe iconique pris en lui-même ne peut avoir une précision référentielle suffisante pour dénoter un fait ou une chose particulière. Dans l’hypothèse où un signe iconique aurait été réellement produit par le contact avec une chose ou un fait particulier, même dans le cas où ce serait ce fait ou cette chose qu’il représente en tant que signe iconique, ce signe renvoie potentiellement à trop de choses ou de faits pour pouvoir dénoter précisément celui qui l’a produit. Or c’est très exactement le cas des images photographiques. Ce que montre une image photographique est donc toujours trop large, trop imprécis, trop indéterminé pour dénoter ce qui a été photographié comme tel. Dans ces conditions, elle ne peut pas, en tant qu’image, désigner un objet précis qui serait ce qui l’aurait produit en tant qu’indice : aucune image ne peut indiquer quel est précisément l’objet qui l’a produite, si tant est que cette image peut, sous un autre rapport sémiotique, être également tenue pour l’indice de ce même objet. En d’autres termes, si les images photographiques sont comprises comme des indices, et que pour parvenir aux objets auxquelles elles renvoient, il faut en passer par leur image et seulement par elle, alors il faut admettre qu’on ne retrouvera jamais les objets particuliers qui ont été en relation réelle avec elles. Même photographique, une image possède une indétermination référentielle que seule l’intervention d’un autre signe, comme une indication écrite, peut lever. Ce qui signifie que l’indice photographique présumé, au lieu de pouvoir s’appuyer sur l’iconicité de l’image photographique pour remonter à son objet (celui qui a réellement été pris en photo) renvoie au mieux à un objet indéterminé, sans ancrage réel, sans occurrence précise, à un objet aussi indéterminé que celui de l’icône. De la sorte, l’icône dont on attend qu’elle nous conduise à l’objet photographié s’interpose en réalité entre la photographie et cet objet et court-circuite la relation indicielle présumée. Autant dire qu’en voulant fonder l’indicialité de l’image photographique sur son iconicité, on prive l’indicialité de toute effectivité sémiotique. Jamais on ne pourra déterminer l’individualité du présumé objet d’un indice lorsque pour y parvenir, on n’a que le secours de son iconicité (une iconicité qui s’ajoute à l’indicialité). Dit encore autrement : le niveau de précision de l’identification référentielle de l’image photographique ne peut pas dépasser celui de son iconicité qui est nécessairement trop large pour fonder une identification indicielle. En l’absence de toute indication annexe, l’identification du référent ne peut jamais atteindre la précision d’un objet particulier, elle ne peut donc jamais indiquer ce qui précisément a été photographié, chose ou fait déterminé à un moment et en un lieu précis. Le recours à l’iconicité de l’image photographique pour fonder et faire fonctionner son indicialité présumée est nécessairement voué à l’échec. Les images photographiques ne sont pas capables par nature de nous montrer ce dont elles sont les empreintes lumineuses réelles : elles sont iconiquement trop sous-déterminées pour indiquer à coup sûr ce qui a été photographié en tant que particulier. Il faut donc en convenir : dans le « ça-a-été » de Barthes, le « ça » est aussi indéterminé que ce terme peut l’être en tant que déictique privé de tout contexte d’énonciation.

1 : Ecrits sur le signe, rassemblés, traduits et commentés par Gérard Deledalle, Seuil, 1978, p. 140.

2: La Chambre Claire, Note sur la photographie, Cahier du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980.

3: Ibid, p. 18.

4: Ibid, p. 120.

5: idem

6 : « Telle photo ne se distingue jamais de son référent (de ce qu’elle représente) » Ibid, p.16.

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5 Réponses to “Mais « ça » n’est rien !”

  1. chiarappa Says:

    « c’est en second lieu soutenir que l’objet de l’indice et celui de l’icône coïncident, c’est en dernier lieu et surtout affirmer que l’objet de l’icône est le moyen de saisir l’objet de l’indice. »

    C’est une déduction arbitraire, dire que la photographie est l’image du référent ne suppose pas que ce référent est l’icône, c’est une extrapolation. La prise de vue enregistre bel et bien un objet référent, ce qu’il devient pour le récepteur est de l’ordre de la « métaphysique ». Barthes a t’il associé les deux, est-il écrit clairement dans la chambre claire que les deux coïncident ?
    Ne pas confondre trace matérielle d’un enregistrement et ce que produit la culture, l’imaginaire, le psychologique du regardeur.

     » Jamais on ne pourra déterminer l’individualité du présumé objet d’un indice lorsque pour y parvenir, on n’a que le secours de son iconicité » of course, mais il n’empêche que la trace de l’enregistrement est bel est bien un objet (fumée), » l’individualité » la spécificité de l’objet(et pas toujours) advient en passant par le prisme du regardeur.

    Si je peux ma permettre
    M.

  2. JFD Says:

    Mais bien sûr que vous pouvez vous permettre.
    Évitons les querelles de mots. Il me semble que nous sommes assez d’accord sur le fond.
    Par référent, j’entends non pas l’objet photographié (l’imprégnant), mais l’objet de l’image pour le récepteur. Toute la question est de savoir si, comme on le dit, le fait que l’image soit obtenue par un enregistrement, garantit qu’ils coïncident. Or, Barthes affirme que c’est le cas par une torsion délibérée du vocabulaire : « J’appelle « référent photographique », non pas la chose facultativement réelle à quoi renvoie une image ou un signe, mais la chose nécessairement réelle qui a été placée devant l’objectif, faute de quoi il n’y aurait pas de photographie. » Il affirme que pour la photographie, le référent n’est pas une entité sémiotique, mais l’objet réel qui a été photographié. Et ce au nom de l’enregistrement, donc de l’indicialité.
    Or, selon moi, l’enregistrement n’est pas un moyen pour le récepteur de saisir le photographié lui-même, quoi qu’il ait la certitude que ce qu’il montre a existé. Et donc, comme vous le dites, mais contre ce que dit Barthes, le référent (ce que le récepteur prend pour l’objet de l’image) est largement une présomption, voire une pure invention.

  3. chiarappa Says:

    Je crois que le désaccord vient d’ici: « la chose nécessairement réelle qui a été placée devant l’objectif, faute de quoi il n’y aurait pas de photographie. »

    Je crois que pour BARTHES « la choses placée devant l’objectif » relève du placement, à savoir contexte, lieu, orientation, éclairage ou pas, etc.
    « faute de quoi il n’y aurait pas photographie » souligne que l’intention préside à l’enregistrement, en effet, il ne peut-y avoir photographie sans intention, d’où le verbe placer, soit la chose est placée là devant l’oeil photographique, ex: CARTIER- BRESSON. Soit elle est placée par le photographe, ex: Jeff WALL. Dans les deux cas, l’intention préside, l’enregistrement est donc le témoignage de cette intention supplée par le ressort du référent, la chose photographiée.
    Je crois que c’est ce que veut nous dire BARTHES, l’objet photographie n’existe que par le témoignage (enregistrement) d’une volonté, d’une action, du désir d’un être, ce que le récepteur en fait pose d’autres questions toutes aussi symbolique, car dans toute démarche de témoignage du réel, ne l’abordons-nous pas de manière métaphysique?

    Merci de bien vouloir me permettre.
    M.

  4. JFD Says:

    J’avoue ne pas vous suivre dans votre lecture de ce passage de Barthes où je ne vois aucune allusion à des intentions des photographes puisque son problème est celui de la réception. Mais en outre, si les récepteurs font ce qu’ils veulent des images, pourquoi les photographes devraient-ils avoir une intention de témoigner ?

    • chiarappa Says:

      Désolée de vous importuner. Je vais relire Barthes plus précisément. Cependant je puis vous répondre que l’action de photographier correspond obligatoirement à une intention: celle de cadrer. La photographie montre une chose(ou des choses) cadrer selon une intention, c’est une capture, d’une mise en scène ou pas. En cela, l’image qui en résulte est donc la trace de la chose, un témoignage qu’elle a été à un moment donné capturée par l’appareil, en cela, je rejoins Barthes.
      Si pour Bergson, voir, c’est toujours cadrer selon son intérêt, combien l’est davantage l’action de photographier, redoublant cette action selon un intérêt renouvelé. Le « ça a été » de Barthes, à mon sens ne renvoie qu’à cela.

      Bien à vous
      M.C

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