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Photographier Tchernobyl

10 décembre 2009

Photographier Tchernobyl est un défi. Non pas pour le photographe, mais pour la représentation photographique elle-même : ce qu’il s’agit de montrer avec des images, ce qu’on attend d’elles ne paraît pas pouvoir entrer dans le champ de la représentation photographique. Car enfin, de quoi s’agit-il ? De la ville de Tchernobyl, ville habitée aujourd’hui encore par ceux qui travaillent dans la zone interdite ? Du vaste complexe industriel qui se trouve à quelques kilomètres de là ? De la centrale nucléaire recouverte de son sarcophage ? De la ville inhabitée de Pripiat située non loin de là ? Des forêts giboyeuses qui encerclent les villes et le complexe industriel ? Des cimetières d’engins de toute sorte ? De tous ces gens revenus vivre dans leur village, dans leur maison à l’intérieur de la zone interdite ? De tout cela, sans aucun doute. Tchernobyl, c’est tout un monde. Mais pas seulement. Tchernobyl, c’est aussi et même d’abord le nom d’un évènement catastrophique qui s’est produit dans la nuit du 26 avril 1986 avec l’explosion du réacteur de la centrale nucléaire numéro 4. Cet évènement a exigé la mobilisation de 500 000 personnes, appelées les liquidateurs, il a conduit à l’évacuation totale mais tardive de toute la population vivant dans les environs de la centrale, il a causé la mort d’un nombre de personnes que tout le monde s’est bien gardé de calculer, il constitue un des échecs du communiste soviétique et va en précipiter la fin et il est venu mettre un terme à un certain optimisme technologique et industriel partout dans le monde.

Tchernobyl est donc le nom à la fois d’un évènement et d’un territoire, c’est le nom d’un lieu-évènement. Et c’est bien pour cela que photographier Tchernobyl est un défi. Comment en effet représenter un monde, des lieux, des bâtiments, non pas en eux-mêmes, mais en tant que stigmates, traces, séquelles d’un évènement ? Comment rendre visible sous la forme d’images un évènement à partir du monde qu’il a laissé ?

Rien ne paraît plus délicat. Car, si on admet que c’est bien Tchernobyl en tant que lieu-évènement qu’il s’agit de représenter par des images photographiques, alors les deux façons les plus couramment employées de photographier Tchernobyl sont des impasses. A savoir : l’approche documentaire d’une part et d’autre part une approche qui privilégie la dramatisation.

L’approche documentaire, qu’elle soit journalistique ou artistique, consiste dans toute sa rigueur à abolir toute subjectivité pour tâcher de rendre compte de la réalité de la manière la plus impersonnelle possible. A cet effet, les sujets des images sont cadrés de manière frontale, occupent le centre de l’image et n’entrent dans aucune logique narrative. Ce qui donne des images de tout ce qu’on peut trouver dans la zone interdite (de la centrale avec son sarcophage aux fermes abandonnées en passant par la ville de Pripiat) d’une grande platitude. Elles sont plates en ce sens qu’elles ne renvoient à rien d’autre qu’à ce qu’on peut y voir, c’est-à-dire à des objets, bâtiments, lieux qui ne disent rien du monde auquel ils appartiennent et encore moins de l’événement qui explique leur état. Elles ne figurent finalement rien de plus que des espaces ruraux, urbains ou industriels abandonnés comme il en existe un peu partout dans l’ex-union soviétique. Sans légende, impossible de savoir où elles ont été prises et une fois qu’on le sait, on ne peut éviter d’éprouver une certaine déception. C’est qu’en effet Tchernobyl ne s’y trouve pas puisque Tchernobyl ne se réduit pas à un territoire plus ou moins quelconque, c’est un monde rendu singulier par l’évènement de la catastrophe qui s’y est produite. Voilà pourquoi ces images sont plates : elles sont dépourvues de la profondeur singulière que l’évènement donne aux lieux. Montrer une ville déserte n’indique pas qu’elle est bien plus que vide, mais qu’elle est inhabitable. Montrer un assez modeste bâtiment gris surmonté par une cheminée ne fait pas voir le vestige du point de départ de la catastrophe. Faire le portrait d’un habitant de la zone interdite ne dit rien des cancers qui le menacent et qui ont emportés ses voisins. En clair, toutes les manifestations de la dangerosité des niveaux anormalement élevés de la radioactivité sont absentes. L’approche documentaire exhibe un monde, mais en le coupant de l’évènement qui lui a donné naissance, forme et sens.

On objectera peut-être que cette approche revendique précisément cette platitude, qu’elle en est même l’enjeu. Or, s’il est vrai que toute approche documentaire se définit bien par la volonté ferme d’éliminer toute subjectivité dans les images, c’est afin de créer les conditions d’une transparence des images, afin de mettre les spectateurs des images en face de la présence nue des choses. Dans ces conditions, ce n’est certainement pas la platitude qui est visée, mais au contraire la mise en relief de la présence muette et obstinée de ce qui est. L’enjeu de l’approche documentaire, c’est bien plutôt la minceur des images, c’est la transparence et non pas la fadeur, c’est d’exhiber la réalité même dans sa singularité, son idiotie et non de la dissoudre dans l’anonymat et l’indistinction. Or, parce que Tchernobyl est le nom d’un lieu-évènement, l’approche documentaire est constitutivement vouée à la platitude : en sacrifiant l’expression de toute subjectivité, il est peut-être possible d’imposer la présence d’un monde, mais pas celle de la dimension évènementielle de Tchernobyl. Parce que cette dimension est toute entière liée à notre présence biologique et politique au monde, elle ne peut être figurée par un acte photographique qui consiste à s’abolir du monde.

C’est tout l’enjeu précisément de la démarche en tout point opposée à l’approche documentaire, à savoir l’approche dramatisante. Qu’elle soit militante ou artistique, le parti pris de cette démarche est d’exprimer le plus vivement possible le caractère dramatique de la catastrophe. Pour commencer par le choix de certains sujets comme les salles de classes des écoles de Pripiat, des poupées abandonnées, des lits d’enfant à l’hôpital et toute sorte de vestiges de la présence de ceux qui ont été évacué. Mais aussi à l’aide de certains choix strictement plastiques, comme le noir et blanc, le vignettage des images, un contraste très poussé, des flous de bougé. Et pour celles qui vont le plus loin dans cette direction, par le passage du visuel au symbolique avec le recours à la couleur rouge, à l’inscription du symbole de la radioactivité ou du mot Tchernobyl dans les images. Quelles que soient leur force plastique ou leur efficacité militante, de telles images sont toujours d’une grande lourdeur. Elles sont lourdes au sens où ces choix thématiques ou plastiques visent exclusivement à nous dire quelque chose avec beaucoup d’insistance afin de nous émouvoir ou de nous séduire par la violence de certains effets plastiques. Mais elles sont lourdes aussi et peut-être surtout parce que le propos même de telles images apparaît inadéquat. Le choix des sujets les rapproche des images de guerre : exode, enlèvements, massacres, alors que cette catastrophe n’a aucun rapport avec une guerre. Qui plus est, elles mettent en cause le principe même de l’évacuation qui était pourtant nécessaire y compris dans sa brutalité. Les choix plastiques quant à eux consistent à utiliser des conventions visuelles en elles-mêmes indifférentes à tout sujet avec une telle intensité qu’elles finissent par occulter le drame qu’elles sont censées montrer. Elles tournent ainsi au slogan visuel. Dans tous les cas, il en résulte que Tchernobyl en tant que monde est occulté ou fortement apprêté par un discours visuel qui pense rendre compte de Tchernobyl en tant qu’évènement par des images poignantes ou bruyantes. Comme si cet évènement se réduisait au drame de devoir quitter son domicile ou au frisson provoqué par un danger indistinct.

Certes, mais comment faire autrement ? Comment exprimer l’évènement autrement que par cette dramatisation ? Cette lourdeur n’est-elle pas nécessaire ? Il est vrai que le propre de cette approche qui vise à rendre compte de l’évènement par le lieu est bien d’exprimer avec des images le retentissement de la catastrophe sur les hommes. Mais rien ne justifie que cette approche se cantonne à la dramatisation des lieux tant par les thèmes retenus que par le traitement plastique des images. Rien ne justifie qu’on s’en tienne dans l’expression de la subjectivité au seul registre de l’émotion, celle qu’on ressent et surtout celle qu’on veut produire chez le spectateur. Et d’autant moins que vouloir émouvoir implique nécessairement de recourir à des thèmes et à des formes propices à cet effet. Or, de tels thèmes et de tels effets, que la rhétorique des images dramatisantes a constitués à partir d’autres évènements, sans parler de leur outrance pénible, ne peuvent que trahir ce lieu-évènement qu’est Tchernobyl parce qu’il est incomparable. Or la lourdeur vient de là : de cette limitation de l’expression de la subjectivité à l’émotion et du recours à des sujets et des formes inadéquats. Cependant, en d’autres circonstances, entreprendre d’exprimer le retentissement subjectif qu’une chose, un lieu ou un évènement produisent peut donner lieu à d’autres images, à des images qui ont de l’épaisseur et non de la lourdeur. Par conséquent, tant que cette approche sera dominée par l’émotion que ne peut manquer de produire le lieu, à cause des dangers qu’il recèle et des drames qui s’y sont joués, elle est vouée à manquer d’épaisseur et à sombrer dans la lourdeur. Tant que domine la volonté de faire effet, on n’obtiendra rien d’autre qu’une rhétorique et une politique par des images sans ouverture sur ce qu’elles prétendent montrer, rien d’autre qu’un cri qui bouche la vue.

Ainsi tandis que les images produites par l’approche documentaire sont condamnées à la platitude, c’est-à-dire à l’occultation de l’évènement, les images qui visent à exprimer le drame qu’est la catastrophe sont quant à elles vouées à la lourdeur, c’est-à-dire à l’occultation du monde et/ou à la méprise sur le sens de l’évènement. Ces deux impasses renvoient du reste l’une à l’autre. Une fois qu’on a pris acte que ce qu’il faut montrer, ce n’est pas seulement un monde, mais aussi un évènement, on condamne toute approche documentaire pour adopter une démarche tournée vers l’expression de cet évènement. Or puisque peu de choses de cet évènement ne passe dans les images des lieux, on pense que pour rendre compte de l’évènement, il faut faire parler les choses de ce monde en tant que traces d’un drame, voire d’un crime, qu’il faut constituer visuellement le monde qu’est Tchernobyl en drame. Or Tchernobyl n’est pas un drame, c’est, à de nombreux points de vue, la fin d’un monde. Pour peu qu’on refuse cette méprise, qu’on déplore cette dramatisation bien intentionnée mais malheureuse, on ne peut que tourner le dos à cette approche pour adopter une radicale ascèse de toute subjectivité et donc en revenir à l’approche documentaire, qui est elle aussi une impasse.

Toute la question est donc de savoir s’il est possible de sortir de cette double impasse, c’est-à-dire de relever le défi que constitue Tchernobyl pour la représentation photographique. Comment éviter la platitude et la lourdeur ? En d’autres termes, est-il possible de faire des images dotées de profondeur, c’est-à-dire qui donnent à voir quelque chose de l’évènement à travers le lieu, et/ou dotées d’épaisseur, c’est-à-dire qui donnent à voir l’impact subjectif du lieu et de l’évènement qu’est Tchernobyl. Disons cela plus simplement : est-il possible de faire des images qui donnent à voir qu’elles figurent Tchernobyl et non pas un endroit abandonné quelconque et/ou des images qui en donnant à voir Tchernobyl expriment ce qu’on peut y ressentir sans rechercher l’effet ? Comment figurer dans des images du lieu tout l’invisible qui s’y joue (la radioactivité, l’inhospitalité, la peur, le vide, les morts, le tombeau des illusions du communisme et de l’optimisme technologique…) sans recourir à l’esthétique de la dramatisation ?

Il me semble que cela est possible, en tout cas, je l’ai tenté. Voir mon site ICI Mais pour cela, il a fallu rompre avec une certaine manière de produire des images. Relever le défi de la représentation de Tchernobyl en tant que lieu-évènement a exigé le dépassement de la représentation photographique ordinaire. Comment ? Du point de vue technique, grâce au numérique et aux possibilités qu’il offre en matière de traitement des images. Du point de vue poïétique, par la superposition de calques semi transparents. Du point de vue esthétique, par la confusion inattendue de la profondeur et de l’épaisseur. Tiraillé d’abord entre le désir de rendre compte du trouble particulier que provoque la perception des lieux (un mélange de déception et de terreur) et le désir de rendre visible l’évènement de la catastrophe dans des images du lieu où elle s’est déroulée, j’ai été surpris de constater que c’est en associant les deux démarches que je parvenais à produire des images possédant la justesse recherchée.

La technique employée permet en effet de figurer quelque chose qui n’est pas réductible au perçu “ littéral “ qui le plus souvent et en lui-même est insignifiant – au double sens du terme : sans importance ni sens -, et par là de donner à la fois de la profondeur et de l’épaisseur aux images. De la profondeur d’abord en figurant le chaos inhospitalier de la ville de Pripiat, la radioactivité et la dimension fantomatique de tout le territoire de la zone interdite. De l’épaisseur ensuite en figurant l’insoutenable, l’impossible à saisir, à totaliser, en même temps que l’effroyable, l’écrasant, le terrorisant, c’est-à-dire ce qui provoque le tremblement du corps et des images.

Et si la profondeur et épaisseur se trouvent étrangement confondues dans une même esthétique, c’est parce que Tchernobyl en tant que lieu-évènement renvoie à quelque chose de l’expérience du sacré. Les lieux réduits à eux-mêmes, y compris le réacteur numéro 4 dont les dimensions sont très modestes comparées aux ravages qu’il a causés, n’ont rien de très impressionnants. Comme le seraient les objets sacrés d’un culte auquel on ne comprendrait rien. On n’y verrait pas le siège ou la trace d’une puissance terrible. Ce qu’est Tchernobyl : ce lieu dont les apparences – la dimension profane pourrait-on dire – sont si peu expressives et si peu menaçantes, dès lors qu’on le voit avec ce qu’on sait  de lui, se voit doter d’une puissance gigantesque et terrifiante. Non qu’il soit la trace laissée par un Dieu, mais parce que Tchernobyl est la marque de la puissance indomptable d’une force de la nature qui en nous échappant et renversant des mondes nous a rappelé à tous que nous ne sommes pas des Dieux.

Devillers Jean-François.